L’année 2026 s’annonce particulièrement stimulante pour les amateurs et amatrices de spectacle vivant. Entre la création intense de Lorraine de Sagazan aux Bouffes du Nord, un Hamlet au casting cossu et revisité à l’Odéon ainsi que l’univers puissant d’Emma Dante au Rond-Point, les scènes françaises promettent une saison riche en émotions et en découvertes. À vous de jouer !
Après La Vie invisible, Un sacre et Léviathan, ce spectacle est le quatrième volet d’une série qui, partant de l’observation des béances du système social contemporain, emploie les moyens symboliques et performatifs de la fiction pour tenter de répondre à ce réel. Chiens s’appuie sur une importante affaire judiciaire, communément appelée « le procès du porno ». Celle-ci met en cause l’extrême violence de l’industrie pornographique majoritaire, banalisant des atteintes graves à la dignité humaine. Le spectacle, lui, embarrasse notre idéal de justice ainsi que l’organisation et le conditionnement du système pénal contemporain. Il interroge l’histoire de notre regard par le prisme de l’industrie pornographique, par-delà le bien et le mal. Chiens tente de remettre au centre les victimes inaudibles d’un système de représentations et d’opérer des points de bascule. La confrontation oxymorique entre la forme liturgique de la musique et son dialogue avec la pornographie met la violence à nu.
Du 29 janvier au 14 février 2026.
En 2026, l’Odéon accueillera une nouvelle mise en scène de Hamlet, l’une des tragédies les plus emblématiques de Shakespeare, régulièrement revisitée mais toujours au cœur des questionnements contemporains. Mise en scène par Ivo van Hove, cette production entend interroger la figure du prince danois à l’aune de notre époque, entre crise de l’action, vertige moral et défiance envers le pouvoir. Scène après scène, Ivo van Hove transforme le plateau en territoire mental, reflet de la confusion d’Hamlet, pour mieux saisir le moment de bascule où la jeunesse, humiliée et impuissante, glisse vers la violence et la destruction. Car si Hamlet croit d’abord pouvoir s’en remettre aux pouvoirs du théâtre pour rétablir la vérité sur l’assassinat du roi, c’est bien la vengeance qui, insidieusement, s’impose comme l’issue inévitable. À travers une distribution resserrée, le metteur en scène belge plonge dans la subjectivité tourmentée du prince danois, marqué par la disparition soudaine de son père et par le remariage précipité de sa mère avec son oncle, usurpateur du trône. Pour cette pièce, le metteur en scène retrouve la troupe de la Comédie-Française et son casting cinq étoiles avec Florence Viala, Denis Podalydès, Guillaume Gallienne, Loïc Corbery, Christophe Montenez, Jean Chevalier, Elissa Alloula, entre autres.
Du 21 janvier au 14 mars 2026.
Cinéaste et metteur en scène, Christophe Honoré réunit sa troupe d’interprètes fidèles pour raconter Emma Bovary, héroïne du roman de Gustave Flaubert et sa quête éperdue de liberté. Avec Bovary Madame, il poursuit en 2026 son dialogue fécond avec les grandes figures de la littérature, en proposant une relecture contemporaine du roman de Gustave Flaubert. Fidèle à son théâtre de la parole et du trouble, le metteur en scène s’attache moins à l’intrigue qu’à l’état intérieur d’Emma Bovary, figure de l’ennui, du désir et de la dissonance entre aspirations intimes et normes sociales. Coincée dans un mariage sans joie et une ville de province ennuyeuse, l’héroïne rêve d’amour romantique et se heurte à une réalité cruelle. Christophe Honoré convoque le cirque et le cinéma pour faire vivre ce monde provincial décrit par Flaubert et tous les hommes qui entourent Emma, avant qu’elle ne reprenne la parole, affirmant sa subjectivité et sa sensualité. Il confie à Ludivine Sagnier le rôle de cette femme légendaire retrouvant le souffle de ses désirs et l’aspiration à se forger un destin. Représentations à ne pas rater.
Présentée par le théâtre de l’Atelier, la pièce La Fin du courage s’annonce comme un immanquable. À cause du casting, déjà : Isabelle Adjani et Laure Calamy. Au travers de quatre actes, quatre situations, deux femmes se rencontrent, se jaugent, s’interpellent sur leurs manquements, leurs failles, leurs volontés de continuer coûte que coûte, leur misanthropie humaniste. Deux personnages, deux idéaux-types se confrontent : l’auteure et la journaliste. Deux manières de négocier avec le monde et leurs désirs propres. Deux manières de faire œuvre. Comment ce qui semble opposé au départ se révèle proche et familier ? Comment deux êtres qui sont touchés par le découragement reprennent courage ensemble ? La Fin du courage est une pièce librement inspirée de l’essai éponyme de la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury. C’est une diversité de voix et de regards, reflétant l’idée chère de cette essayiste selon laquelle le courage s’élabore dans la pluralité. Un dialogue vivant, profond et empreint d’humour et d’autodérision, qui interroge avec acuité ce que signifie « tenir » dans un monde en tension. Sur scène, six duos d’interprètes se relaieront pour incarner les deux personnages au plus près des mots.
Du 17 janvier au 25 janvier 2026.
En 2026, Emma Dante s’empare des Femmes savantes de Molière au théâtre du Rond-Point, offrant une relecture radicale et charnelle de cette comédie de mœurs. Connue pour son théâtre physique, traversée par la violence des rapports familiaux et sociaux, la metteuse en scène italienne déplace le regard porté sur la pièce, en faisant émerger les tensions de pouvoir, de genre et de langage qui la traversent. Elle s’aventure aujourd’hui avec la Troupe de la Comédie-Française dans le salon des Femmes savantes. Molière y raconte une famille qui se déchire, au nom de la tradition pour les uns, du bel esprit pour les autres qui sont éprises de poésie, de philosophie et de science. De cette matrice alliant le comique et le pathétique, Emma Dante parle de la rencontre entre deux mondes. Le monde ancien est représenté par le trio masculin avec perruques et costumes d’époque, le père de famille Chrysale, son frère Ariste et Clitandre, le prétendant d’Henriette. Le monde moderne, celui des femmes émancipées, compte Philaminte, épouse influente, sa belle-sœur Bélise aimant l’alcool et la séduction, et sa fille Armande farouchement opposée au mariage, contrairement à sa sœur Henriette qui rêve d’épouser Clitandre malgré la menace d’un mariage arrangé par sa mère.
Du 14 janvier au 1er mars 2026.
Côté danse, maintenant, on retrouve un programme détonnant du côté du théâtre de la Ville. Il y a quarante ans, le chorégraphe américain William Forsythe prenait la direction du Ballet de Francfort et posait avec sa pièce Artifact (1984) le premier jalon d’une aventure artistique qui allait profondément renouveler l’écriture et l’approche contemporaine de la danse, et ouvrir celle-ci à l’influence d’autres disciplines. Le Ballet de l’ONR retrace cette révolution en réunissant pour la première fois trois pièces de Forsythe créées dans les années 1990 sur des musiques de Gavin Bryars, Ludwig van Beethoven et Thom Willems : l’hypnotique Quintett (1993), le virtuose Trio (1996) qui fait son entrée au répertoire de la compagnie en 2025 et enfin le magnétique Enemy in the Figure (1989). Des spectacles qui mettront à l’honneur la vitesse et le mouvement.
Lors du dernier Festival d’Avignon, la reine de la danse contemporaine depuis 1982, Anne Teresa De Keersmaeker, s’emparait du répertoire du chanteur le plus emblématique de la chanson francophone. Elle retrouvait Solal Mariotte, qu’elle a révélé dans Exit Above, pour un duo aussi inattendu qu’évident. Le tout dans l’écrin si cult de la Carrière Boulbon. Jacques, Anne Teresa et Solal, tout simplement. Intimement magique. La pièce arrive enfin à Paris, au théâtre de la Ville encore.
Enfin, la chorégraphe cap-verdienne revient avec sa nouvelle création présentée en ouverture du Festival d’Avignon 2025, NÔT, inspirée des Mille et Une Nuits. La rencontre entre son esthétique et ce chef-d’œuvre de la littérature orale a tout d’une évidence, tant ils entrent en écho : profusion d’histoires et de détails, alliance des contraires, exploration de la figure du mal. Chaque soir, les danseurs et danseuses rejouent le duel entre la réalité et le désir, l’amour et la guerre, le grotesque et le sublime, l’aliénation et la liberté. Chaque soir, avec ce « conte-arme », ils et elles tentent, comme Shéhérazade, de survivre une nuit de plus. A noter que cette création avait déjà été présentée en ouverture du dernier festival d’Avignon, sans arriver à convaincre lors des premières représentations. Elle revient dans une version resserrée et très prometteuse. En parlant du festival d’Avignon, son programme ne sera connu qu’en avril, mais voilà de quoi bien patienter jusque là !
Visuel : © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon