« Elle est l’actualité même » disait d’elle, Marguerite Duras dans un article de France Observateur en 1958. « Belle comme une femme, mais préhensile comme une enfant » (Encore Duras), Brigitte Bardot était à la fois une immense actrice, un symbole absolu de liberté, puis fut l’infatigable défenseuse des animaux et de la haine raciale, pour laquelle elle aura été cinq fois condamnée entre 1997 et 2008.
[lecteur_audio]
En 2003, Jacques Derrida écrit après la mort du penseur Maurice Blanchot, retiré de l’espace public et dont on n’avait plus vu le visage depuis plus de 40 ans : « Je me réconfortais parfois, en jouant au naïf à l’espérer immortel, en tout cas moins sujet à mourir, si je puis dire, que nous tous. ». Ça marche peut-être encore mieux avec une star de cinéma qu’avec un critique littéraire, cet esprit naïf. Le retrait brusque à 40 ans de Brigitte Bardot, icône absolue de son époque, dans sa Madrague, que l’on soit ultra-sensible ou non à la cause animale, semblait la protéger de tout (ou presque).
Alors que Gainsbourg, Moreau, Delon, Birkin, Piccoli, Rochefort et bien sûr Autant-Lara, Duvivier, Clouzot, Vadim, Malle, Godard nous ont quittés depuis des mois et des années, « BB » avait disparu depuis si longtemps de nos écrans, qu’on espérait qu’elle reste toujours un peu là, en coulisses. Ce que nous a laissé d’ailleurs espérer la série Bardot de France Télévisions, il y a deux ans. Son ultime hommage est cependant à travers le documentaire de cinéma sobrement intitulé Bardot et sorti en salle il y a à peine quelques semaines, ironie du sort. Elle y fait sa dernière apparition, son dernier pardon, on y entend sa voix, pour la dernière fois (lire notre article). Le film salue son courage, sa façon d’aimer, et son combat pour les causes qu’elle estimait juste (la seule à prendre la parole pour venir en aide à Josephine Baker).
Dans une ironique contraction du temps, BB avait incarné une émancipation féminine libératrice tout autant qu’elle resta ensuite résolument une femme du passé aux idées rances.
Mais quel passé ! De son apparition crépitante et dansante dans Et Dieu créa la femme (1956) aux duos exotiques (Viva Maria ! de Louis Malle avec Jeanne Moreau) ou olé olé (avec Gainsbourg bien sûr), en passant par le déclenchement de modes irrésistibles (les ballerines, le bandeau dans les cheveux crêpés, le Vichy et les cuissardes nécessaires pour la Harley-Davidson…), Bardot a incarné à mille occasions la femme fatale (notamment celle de Pierre Loüys chez Autant-Lara) sans jamais en subir les conséquences. Tropézienne, libre, de chanter juste ou faux, de se mouvoir en danseuse éternelle, elle incarnait derrière sa moue inoubliable et avec un naturel libérateur, la femme ultime du second 20ème siècle. Une reine, donc, qui donnait à croire que « Tout un chacun peut rencontrer sa reine Bardot » (Duras). Et même quand c’est pour en exprimer la mélancolie, dans le rôle ultime de Camille dans le Mépris, de Jean-Luc Godard, c’est avec une pulsion de vie infinie qu’elle habite – plus qu’elle ne hante – la maison de Malaparte, le lit (et le bain) de Michel Piccoli et les reflets des dieux menaçants de Fritz Lang.
Alors qu’en fait, cela fait plus de 50 ans qu’on a dit adieu l’actrice Bardot, elle excellait dans ce domaine et il serait bien dommage de la réduire à l’icône. Bardot c’est plus que le cri d’une époque qui voulait se débarrasser des carcans. C’est aussi un maillon dans la grande chaîne du cinéma français et des actrices les plus exceptionnelles qu’il nous ait été donné de voir à l’écran. Il ne faudrait pas oublier qu’elle tourna aussi avec Duvivier, Autant-Lara, Verneuil et même Guitry dans les années 1950 et qu’elle a fait face sur un plateau à Bourvil, Jean Marais et Charles Boyer aussi bien qu’à Sami Frey, Kirk Douglas et Marcelo Mastroianni. Capable de jouer la comédie, adulée quand elle joue à Saint-Tropez ou à Genève (Vie Privée de Louis Malle) un rôle qui n’est autre que le sien, elle est absolument sidérante en femme du peuple, traduite aux assises pour meurtre passionnel dans La Vérité de Georges Clouzot, film qui est celui qui mérite peut-être le premier d’être vu et revu.
Et il y eut aussi, pendant ces années postcinéma, les déclarations fracassantes de celle qui prit fortement le parti des animaux face à des hommes et des femmes qu’elle associait dans une part d’humanité qu’elle rejetait, y compris par un racisme décomplexé et des positions d’extrême droite où elle rejoignait parfois son grand ami Alain Delon. En effet, après son retrait des plateaux, elle a mis au jour sa passion pour l’extrême droite, au sens propre et figuré. L’icône a en effet épousé Bernard d’Ormale, le conseiller de Jean-Marie Le Pen, resté son mari jusqu’au dernier jour. Avec lui, elle partageait la pensée très à droite de Jean-Marie Le Pen. Entre 1997 et 2008, Brigitte Bardot est donc condamnée à plusieurs reprises par la justice pour ses propos racistes mais aussi homophobes. En 2003, B.B. sort un livre où elle définit l’islam comme « (…) une infiltration souterraine et dangereuse, non contrôlée, qui, non seulement ne se plie pas à nos lois et coutumes, mais encore, au fil des ans, tente de nous imposer les siennes (…) ». Dans ce même livre, les garçons homosexuels sont qualifiés de « lopettes de bas étage, travelos de tous poils, phénomènes de foire ». Elle a assumé son militantisme très régulièrement en prenant position pour Marine Le Pen, par exemple en 2017, où elle appelait à faire barrage contre Emmanuel Macron.
En ce jour, nous démultiplions donc les adieux, même teintés du sentiment amer que nous ressentions face à l’acharnement raciste dont a fait montre Brigitte Bardot, la femme de 91 ans qui nous quitte. En ce moment, vous pouvez revoir Le Mépris, qui est diffusé sur Arte, et le documentaire Bardot, actuellement au cinéma.
Visuel © Gaumont / Malavida