Edito du 09 février 2026
Un an après le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, le monde de la culture se réveille. Depuis le début de l’année, une rébellion culturelle qui gronde, s’organise et ne se contente plus de « faire malgré » ou de protester en underground. Quelque part entre le Super Bowl et les Oscars qui sont de bons points de repère pour sonder les foules et les inconscients, on peut observer la (re)naissance d’une insurrection artistique structurée, radicale et déterminée à ne plus céder le terrain symbolique.
C’est à Minneapolis, ville où George Floyd a été assassiné et foyer des soulèvements de 2020, que le feu a pris. Pour protester contre les victimes des forces de police mises en place par l’opération Metro Surge, le magazine Hyperallergic distribue 12 000 affiches de protestation et Bruce Springsteen signe « Streets of Minneapolis » le 28 janvier, titre devenu numéro un dans 19 pays. Tom Morello et Rise Against organisent un concert au bénéfice des familles des victimes. Billie Eilish, Katy Perry, Pedro Pascal, Jamie Lee Curtis, Natalie Portman prennent la parole publiquement. Kendrick Lamar a sorti un EP surprise entièrement consacré aux déportations de migrants par l’ICE. Spike Lee refuse désormais de tourner sur le sol américain tant que « le fascisme sera à la tête du pays ». Philip Glass, 89 ans, refuse de présenter sa nouvelle symphonie au Kennedy Center, désormais « remodelé » par Donald Trump. « Je ne jouerai pas dans un temple transformé en mausolée de l’autoritarisme », a-t-il déclaré. Et depuis, les prises de position se multiplient. À chaque festival, à chaque première, à chaque remise de prix, les micros deviennent des tribunes. Taylor Swift, longtemps silencieuse, a transformé ses concerts en rassemblements anti-Trump explicites. Le cinéaste Minneapolis n’a pas seulement mis le feu aux poudres : elle a rappelé que l’art n’a jamais été neutre, et qu’il ne doit plus prétendre l’être.
Face à l’étau qui se resserre, une partie du monde culturel a choisi la fuite. Mais une fuite organisée, pensée comme un acte politique. Des réseaux d’entraide sont créés pour faciliter les déménagements au Canada, au Portugal, en Allemagne. Certains artistes ont changé de passeport, revendiquant leur double nationalité comme un refus de cautionner ce régime. L’actrice Olivia Wilde a renoncé à sa citoyenneté américaine en direct, lors d’une émission télévisée. À Berlin, un collectif baptisé « American Resistance in Exile » coordonne des résidences d’artistes, des concerts, des expositions. Des festivals « hors-sol » organisent des programmations entièrement composées d’artistes ayant quitté les États-Unis.
Mais le phénomène le plus frappant reste l’appropriation de la lutte anti-Trump par la culture mainstream elle-même. Hollywood, Nashville, Broadway : les bastions du divertissement de masse se sont transformés en machines de guerre symboliques. Chaque cérémonie, chaque remise de prix devient un champ de bataille. Aux Oscars, aux Grammys, aux Tony Awards, les discours d’acceptation sont devenus des déclarations politiques à peine voilées. Les robes noires ont laissé place aux brassards arc-en-ciel, aux épingles « Resist », aux silences gênants quand le nom de Trump est prononcé.
Et puis il y a eu la contre-soirée. Celle qui s’est imposée comme rituel obligé chaque fois que Trump organise un gala, un dîner, une cérémonie. Le soir de son discours sur l’état de l’Union, une coalition d’artistes, de producteurs et de chaînes de streaming a diffusé une programmation alternative, regardée par près de 40 millions d’Américains. Un concert géant, des lectures de textes, des témoignages. Une Amérique parallèle, celle qui refuse de cautionner.
Car c’est bien là la nouveauté : la résistance ne vient plus seulement des marges. Elle vient du cœur même de l’industrie culturelle, de ceux qui ont les moyens, les plateformes, les millions d’abonnés. Le mainstream a compris que le silence était une forme de complicité, et qu’il était temps de choisir son camp.
(c) Visuel du Superbowl