Le visage de Frida Kahlo (1907-1954) est l’un des plus iconiques de l’histoire de l’art, et pour cause : ses autoportraits, vivants et audacieux, ont fait le tour du monde. Jeudi 20 novembre, l’un de ses tableaux sera mis aux enchères chez Sotheby’s. Retour sur l’histoire et le cachet de cette œuvre singulière.
À l’heure où la question qui brûle toutes les lèvres est de savoir si oui ou non, le tableau El sueño (La cama) de Frida Kahlo va se vendre à bon prix ou pas, il est de bon goût de rappeler que de plus hautes considérations pourraient, sans doute, mieux nous occuper. Combien pour battre le record de vente pour une œuvre réalisée par une artiste féminine, détenue jusqu’ici par Jimson Weed/White Flower No. 1 de Georgia O’Keeffe ? 44,4 millions de dollars. Rien que ça, et la vente s’était déroulée chez Sotheby’s, déjà.
Pour une œuvre de Frida Kahlo, elle-même, on n’a jamais, officiellement, fait mieux que quelque 34,9 millions de dollars, en 2021, pour Diego et moi. Vendue encore chez Sotheby’s, décidément. Une somme presque décevante. Mais que les spéculateurs se rassurent : la rumeur veut, et la rumeur est surement vraie, que certaines de ses peintures se soient vendues sur le marché noir pour de plus gros montants. Une vente, en vue, de tous les records donc. Et faudrait-il que cela nous défrise ? Non, rêver de voir des chiffres grossir, c’est une lubie de calculatrice.
Le tableau se nomme El sueño (La cama), ce que l’on pourrait traduire en français par Le rêve (Le lit). C’est une peinture à l’huile de 1940. Il est important d’en comprendre le contexte, car la date n’est pas anecdotique. En 1940, Khalo revient de son voyage à Paris, lieu où elle a pu rencontrer les surréalistes au grand complet grâce à l’exposition qu’André Breton y avait organisée pour elle.
Malgré cet état de fait incontestable, et bien que les peintures de Kahlo soient vendues aux enchères aux côtés d’œuvres de surréalistes notoires comme René Magritte, Max Ernst et Dorothea Tanning, elle ne se considérait pas du tout comme une membre du mouvement. Au contraire, elle adoptait même volontiers une posture critique envers ce qu’elle considérait comme un mouvement bourgeois. De là à ne pas voir une certaine influence dans son œuvre ? Nous n’irons pas jusque là. El Sueño (La cama), avec son onirisme, nous rappelle, peut-être, un peu à cela.
La peinture représente Frida Kahlo dans un lit à baldaquin, où une vigne grimpe, par-dessus une couverture, sur tout le haut de son corps et autour de sa tête. Aussi, un squelette armé d’un bouquet de fleurs et de rondins qui ressemblent à des pétards est allongé et éveillé au-dessus d’elle. Cette présence est tout sauf choquante, bien sûr : l’artiste a réalisé au cours de sa vie de nombreux tableaux où elle tient compagnie à un squelette (Quatre habitants dans la ville de Mexico, 1938 ; Le rêve ou le lit, 1940 ; En pensant à la mort, 1943 ; Sans espoir, 1945, etc.). Le ton de la peinture est, évidemment, fortement lié à la culture mexicaine. Dans cette culture où les vivants et les morts coexistent en harmonie.
On y retrouve ces codes, en tout cas : le squelette a, enroulé autour de lui, des rondins qui ressemblent à des pétards. Ce détail fait écho à une tradition mexicaine qui prend place lors du Samedi Saint, la veille du dimanche de Pâques. Traditionnellement, on réalise ces figures creuses en carton et en papier mâché plus grandes que nature, et on attache des feux d’artifice sur différentes parties de leurs corps. On les appelle des Judas. Le but est de manifester sa colère en brûlant la figure de Judas Iscariote qui, nous le savons, a supposément trahi Jésus il y a de cela fort longtemps. Mais loin de ne voir, ici, qu’une banale réminiscence de la culture mexicaine et de son syncrétisme catholique, nous pouvons trouver, aussi, un moyen pour elle d’exorciser, ironiquement, l’effroyable présence de la mort dans sa vie. Le squelette fait une grimace souriante. Et ce détail-ci est inspiré du squelette en carton que l’artiste conservait avec elle, dans son propre lit.
La vie de celle que l’on surnommait «Frida la coja» (Frida la boiteuse) n’est pas toute rose, loin de là. Ce sobriquet lui vient d’une expérience traumatisante : à six ans, une poliomyélite lui fait frôler la mort, elle en gardera une jambe endommagée et une claudication à vie. Plus tard, à 17 ans, elle évite la mort une seconde fois, lorsqu’un tramway percute un autobus dans lequel elle se trouve. À cette occasion, elle a subi une quarantaine de blessures et de fractures, dont trois à la colonne vertébrale ; et son pied fut broyé. Elle dut, alors, rester alitée près de deux ans, sans pouvoir s’asseoir, et c’est à ce moment-là, pour s’occuper, qu’elle décida de s’adonner au dessin et à la peinture. En vingt-neuf ans, elle a subi une trentaine d’opérations et a porté de nombreux corsets douloureux pour soutenir sa colonne vertébrale.
Souvent allongée en raison de son état de santé, donc, Frida possédait tout le temps du monde pour son introspection, ainsi la découverte de ses rêves et de ses fantasmes se faisait tout naturellement. Sur la toile, elle est couverte d’un drap jaune, presque ocre, contenant des feuilles de vigne qui semblent comme l’envahir, ce qui évoque, sans doute, la sexualité. Frida, assoupie, semble beaucoup plus petite que tous les autres détails de la peinture, comme le squelette et le lit. Aussi, le fond derrière elle, rempli de nuages, symbolise le rêve ou le ciel, qui sait. En bref, ce tableau est un endroit où se chevauchent la mort et la vie, thématique typique de l’œuvre de l’artiste.
À combien partira ce chef-d’œuvre ? Trop cher sûrement : l’œuvre est déjà estimée entre 60 et 40 millions de dollars. Ce qui est sûr, c’est qu’elle se vendra à New York, le jeudi 20 novembre. L’occasion pour ceux qui seront présents de pouvoir la regarder, peut-être, une dernière fois…