Le saxophoniste de 29 ans vient de sortir son premier album Genesis avec le pianiste Orlando Bass. Nous l’avons rencontré après son premier concert parisien de lancement – le deuxième aura lieu le 20 mars 2026 au Regard Du Cygne. Chaleureux et engageant, Luis González Garrido nous a parlé de son disque, de l’importance du lien et de ses nombreux projets à venir.
Fernande Decruck n’est pas sur notre disque parce que c’est une femme, mais parce que c’est une excellente compositrice. L’autre jour au concert de lancement, quelqu’un m’a fait la remarque : « Bravo, vous avez inclus une femme », et cela m’a choqué.
J’ai gagné un concours qui m’a donné accès au financement partiel d’un album. J’avais plein d’idées de pièces que je voulais enregistrer et je ne savais pas vraiment par où commencer. Je me suis interrogé : « Par quoi commencer ? » Finalement, cette phrase m’a fait penser aux débuts, aux origines, à la jeunesse et à la genèse. Je me suis dit que je ferais un programme avec des pièces en lien avec cette technique de composition, des pièces qui évoluent d’un geste simple pour construire tout un univers musical. Par exemple, L’éveil de la toupie de Vincent David qui part d’une seule note répétée dans une forme de valse française ancienne. J’ai inclus des œuvres du XXe siècle et XXIe siècle – de la création, de la transcription et des répertoires originaux – pour montrer la variété ainsi que des esthétiques différentes qui convergent autour de l’idée de la genèse.
C’est vrai. Je voulais que l’ensemble ait du sens pour moi et pour mon instrument. J’ai choisi les pièces qui font partie de mes débuts comme musicien. Vincent David a été mon professeur, donc il m’a paru évident d’inclure une de ses œuvres. Ou encore, Aria d’Eugène Bozza, une œuvre magnifique qui m’a accompagné toute ma vie. Je l’ai jouée à mes premiers concours, à mon premier concert quand j’avais 15 ans, et je la joue à chaque concert, en programme ou en bis. Fernande Decruck et André Capelt ont marqué mes études à Saint-Sébastien. Ce sont des pièces que j’ai beaucoup jouées. En même temps, cette musique raconte aussi l’histoire du saxophone. Adolphe Sax était belge, mais l’instrument qu‘il a inventé s’est développé surtout en France. Beaucoup des premiers compositeurs pour le saxophone étaient français, et la plus grande partie du répertoire pour notre instrument est française, avec des compositeurs majeurs comme Claude Debussy.
J’ai conçu le programme moi-même, mais j’apprécie beaucoup l’avis d’Orlando et je l’ai consulté à chaque étape. Je savais, dès le départ, que je voulais faire ce disque avec lui. Il est extraordinaire. C’est un musicien avec une écoute hors du commun, avec une énergie très puissante et avec un niveau d’excellence très haut. Pour moi, artistiquement mais aussi humainement, il a quelque chose de spécial. Nous avons joué beaucoup de ces pièces ensemble en concert depuis 2021-2022. Nous avions déjà en tête ce projet d’enregistrement.
Si, bien sûr. J’ai beaucoup de respect pour le jazz, je me suis même inscrit, il n’y a pas si longtemps, à une formation de jazz. Je crois que presque tous les saxophonistes ont déjà fait un peu de jazz, ne serait-ce que dans leur salon. Je voulais l’apprendre, mais c’est un langage différent : l’articulation, le son, etc. Techniquement ce n’est pas plus difficile que le classique, mais il y a beaucoup d’improvisation dans le jazz et nous, les musiciens classiques sommes habitués à jouer une pièce écrite. Même si on la connaît par cœur, cela reste une partition. D’autre part, je viens d’Utrera à Séville, une ville où le flamenco est très présent et pour moi, improviser du flamenco c’est quelque chose de très naturel. En revanche, j’étais moins exposé au jazz.
Si, bien sûr, j’aime beaucoup prendre des libertés, mais pas jusqu’à changer des notes. Avec Orlando, mais aussi avec d’autres partenaires, on aime bien jouer ensemble, improviser et voir ce que ça donne par rapport à l’énergie qu’on ressent de l’autre. Le classique n’est pas du tout rigide et nous, les musiciens, on aime bien se surprendre entre nous, pour que cela soit vivant. Les pièces contemporaines s’y prêtent parfois mieux parce qu’il n’y a pas une énorme tradition derrière. Je rencontre avec beaucoup de plaisir les compositeurs vivants si j’en ai l’opportunité et ils sont souvent très accessibles. J’apprends beaucoup sur leurs pièces que je joue à travers ces échanges.
Oui, j’ai étudié la composition et elle m’a toujours attirée. J’ai eu des professeurs qui étaient à la fois instrumentistes et compositeurs et j’aimerais bien faire autant, mais pour l’instant je ne l’ai pas encore fait. J’ai transcrit pour le saxophone la pièce de Debussy qui avait été écrite pour la clarinette, mais la transcription est très proche de l’original. Comme on joue la pièce dans un autre instrument, je me suis penché sur des versions antérieures et sur des brouillons du manuscrit. J’ai trouvé que certaines esquisses étaient mieux adaptées au saxophone. Orlando a fait une petite orchestration du piano, au début, pour imiter une harpe, avec des petits pizzicatos sur les cordes. J’ai également transcrit la sonate pour hautbois de Francis Poulenc, cette fois-ci sans aucun changement de tessiture, mais avec une adaptation à ce que le saxophone peut offrir à cette pièce.
J’ai une idée d’un projet autour de la musique espagnole. Je voulais faire dialoguer la tradition avec la création. J’ai déjà fait quelques créations de compositeurs espagnols que j’aimerais faire dialoguer avec Isaac Albéniz, Manuel de Falla, Enrique Granados. C’est le projet de mon troisième CD parce que le deuxième est pratiquement fini et il sortira au début de l’année prochaine. Je l’ai enregistré avec le guitariste Antoine Guerrero et il s’agit d’un programme autour des mélodies pour saxophone soprano et guitare. Nous faisons communiquer nos instruments, mais aussi nos cultures ; Antoine est né à Bordeaux d’un papa espagnol et moi, je suis Espagnol, mais j’habite en France. Nous avons inclus aussi d’autres mélodies aussi, surtout d’Argentine avec Carlos Guastavino.
C’est vrai ; il y a Les tableaux d’une exposition de Moussorgski, les Danses symphoniques de Rachmaninov, Romeo et Juliette de Prokofiev, les Valses de Chostakovitch. Mais depuis une quarantaine d’années, il y a beaucoup plus de compositions pour le saxophone. Mais la technique de l’instrument a beaucoup évolué dans les dernières années aussi. Un saxophone d’il y a 30 ans n’a vraiment rien à voir avec un saxophone maintenant. Contrairement au jazz où les musiciens utilisent plutôt les instruments anciens, dans le classique, nous avons des instruments modernes, qui sont plus justes, ergonomiques et faciles à jouer. Surtout les saxophones plaqués or – comme mon Selmer Suprême – qui ont un son complètement différent et une plus grande facilité de jeu qui est due à la capacité de vibration de l’or par rapport à celle du laiton.
Une grande importance. J’ai choisi la pièce de Vincent David parce que je voulais rendre hommage à notre relation. Il a été important dans mon parcours et il m’a influencé énormément dans ma façon de jouer et de réfléchir, mais il a aussi fait beaucoup évoluer le saxophone. Avec Fabien [Waksman] c’était différent. Je connaissais sa musique, mais je ne le connaissais pas personnellement. Il était très enthousiaste à l’idée que j’enregistre une de ses pièces et c’est lui-même qui a adapté Crystal Seed au saxophone et piano. Nous travaillons déjà sur d’autres pièces pour les prochains albums. Pareil avec Benjamin Attahir : je connaissais la musique, mais pas le compositeur. Je l’ai contacté parce que j’avais découvert sur SoundCloud cette pièce pour le saxophone qu’il avait lui-même “oubliée”. Il a fait une nouvelle version pour l’album.
Oui, j’ai fait beaucoup de créations, J’ai deux pièces que je dois créer maintenant, dont une du compositeur catalan Joan Magrané Figuera, qui a étudié au Conservatoire à Paris. Il m’a écrit une pièce pour saxophone soprano et piano que je pense inclure dans le projet de la musique espagnole. L’autre pièce a été écrite par la compositrice espagnole Carmen Verdú. Il s’agit d’une sonate en trois mouvements pour saxophone soprano et piano. J’adore les échanges que je peux avoir avec les compositeurs et j’apprends beaucoup en travaillant avec eux.
Ça dépend des périodes, mais je dirais que oui. Parfois je peux écouter douze concerts en un mois, après il y en a d’autres où je n’en entends aucun. J’écoute beaucoup de violoncelle dernièrement et il y a plusieurs solistes que j’adore. Pablo Ferrández et Kian Soltani, par exemple. J’aime surtout découvrir la musique en live. J’y trouve une énergie qui transparait plus difficilement qu’en écoutant un disque à la maison. J’écoute surtout d’autres instruments que le mien, même si j’aime découvrir ce que font mes collègues saxophonistes. Je suis assez omnivore, mais j’adore Bach avant tout. À chaque fois que je découvre une pièce, ça m’étonne. Le XXème siècle aussi, surtout la musique française : Ravel, Debussy, le Groupe des Six, mais aussi les Russes. J’aime beaucoup les musiques qui ont une personnalité affirmée. La musique contemporaine aussi : Guillaume Connesson ou José Manuel López López. Je trouve passionnante cette diversité d’esthétiques et de langages musicaux contemporains.
La première chose que je fais avec une création est de déchiffrer la partition au piano, pour avoir une idée globale et pour voir comment ça sonne. Ensuite, j’aime beaucoup analyser les pièces : voir déjà si c’est une pièce avec une harmonie tonale ou pas, essayer de comprendre les sonorités. Mais après, c’est le travail de salle de sport de l’instrument. J’essaie d’abord de déchiffrer la partition avec le saxophone et d’augmenter progressivement la vitesse. Si c’est une nouvelle pièce, c’est très important pour moi de la jouer souvent avant un concert et de la répéter beaucoup avec les partenaires. J’aime autant travailler des partitions inconnues ou des créations, que des répertoires plus habituels. Je sens un devoir de jouer des œuvres méconnues ou oubliées qui méritent d’être plus écoutées. Cela donne aussi une forme de liberté. Et quand ce sont des répertoires connus, je n’écoute pas d’autres interprétations avant que je sois moi-même prêt.
Mon prochain album sortira au début de l’année prochaine et je fais le prochain concert de lancement de Genesis le 20 mars à Paris. Cet été, je participe au Festival du Souffle en juillet et avant cela, en mai, je jouerai avec le guitariste Antoine Guerrero pour la première fois au festival Musica en Segura. C’est devenu l’un des plus grands festivals d’Espagne qui suit cette idée de faire de la musique classique dans les milieux ruraux, dans les églises. Je suis très content de cette opportunité. En été, on fera aussi un autre festival prestigieux en Espagne au Real Alcázar de Sevilla, dans un cadre très impressionnant. Je vais participer aussi au Festival de Musique Classique de Dinard en octobre, mais la programmation n’est pas encore sortie.
Visuel : © Hannah Starman