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Laurent Epstein : « Are you jazzing to me ? » ou quand le jazz rencontre le cinéma

par Hanna Kay
27.01.2026

Parfois, c’est dans l’ombre que se situe la lumière. Là où jouent ceux qui savent écouter avant de parler. Laurent Epstein est de cette école-là : pianiste, artisan du son juste, compagnon de route des voix. Longtemps accompagnateur — ce mot noble que l’époque oublie — il a choisi la musique plutôt que l’ego, la mélodie et la conduite des voix plutôt que l’esbrouffe. French Movies in New York, est son deuxième album, présenté en quatre concerts au Sunside. Le jazz au service de la bande-son de nos souvenirs cinéma.

«Now…You want to be loved ?»

Il est émouvant de comprendre l’humilité qu’il faut pour attendre autant de temps pour sortir un tel album… Et pour le fêter, quatre concerts en deux soirs au Sunside. Complet, serré, chaud comme un club de jazz doit l’être. Laurent Epstein nous invite chez lui , dans son monde intérieur, qu’il s’autorise pour la première fois à mettre en gros plan. Images en mémoire, harmonies sous les doigts, French Movies in New York reprend des musiques de vieux films français mythiques. Le concert commence sans voix. « La Complainte de la Butte » flotte dans l’air, parfum de Montmartre et de pellicule ancienne. Contrebasse de Clément Daldasso en ouverture, large et profonde, comme un rideau qu’on tire doucement. Puis le piano d’Epstein : toucher de velours, peu de notes, art de la suggestion. Entre accords et silence, ce sont des scènes de vieux films qui défilent. Et également du grand jazz . Car Laurent Epstein accompagne les plus grands : Anne Ducros, Angelo Debarre, et bien d’autres. C’est du jazz de cinéma, mais sans écran, les images et l’héritage dans la tête. La chanteuse Anne Sila entre en scène, dès le troisième morceau, remplaçant au pied levé Vanisha Gould (qui a enregistré sur l’album à New-York) restée bloquée aux États-Unis. « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous », comme disait Paul Éluard. La voix d’Anne Sila ne force rien, caresse les mots, et nous sidère de sincérité, de justesse et de sensibilité. Elle sait tout chanter (on la connaît aussi pour ses chansons pop), mais son premier amour, c’est le jazz. Et ça se sent.

Le thème de Philippe Sarde, « Les Choses de la vie », glisse comme un travelling. La batterie de Philippe Maniez respire, souple. C’est lui qui a fait les arrangements cousus main, élégants, dans l’album, jamais bavards. « Now You Want to Be Loved », annonce Laurent Epstein, titre du prochain morceau. Amusé, Philippe Maniez prend le micro et commence une conversation avec Anne Sila, changeant les accents de place entre chaque mot, prouvant que le swing est souvent une affaire de syllabes, et l’amour,  une façon de dire les choses.

Danser son premier slow

Puis « Reality » du film La Boum. La salle sourit avant même la première note. Les premiers slows, les premiers frissons, l’adolescence en 4/4. Le jazz nous emporte dans une danse à deux, entre nous-même et nos souvenirs. Le public est assis mais les épaules balancent et on a envie de le danser de nouveau, notre premier slow.

Dans l’ombre du fond de salle, Daniel Yvinec, le directeur artistique du projet, veille. Architecte sonore de tant d’aventures musicales, lui qui a travaillé avec tant d’artistes différents, de Ben l’Oncle Soul à Donny McCaslin (saxophoniste de David Bowie). Ce soir-là, il manque Eddie Gomez, géant de la contrebasse (qui a joué avec Michel Petrucciani, Bill Evans et bien d’autres), retenu à New York, mais sa présence plane sur les harmonies.

En guise de rappel : « My Heart Belongs to Daddy ». Puis clin d’œil final, joyeux, sur l’air du « Gendarme de Saint-Tropez ». Rires, applaudissements, bonheur partagé. Oui, vraiment, jazz et Louis de Funès peuvent donc cohabiter. Preuve faite.

Laurent Epstein ne court pas après la lumière. Il la règle au variateur. Du jazz qui pense cinéma. Du piano qui raconte sans bavarder. De la musique qui accompagne nos souvenirs, et en crée de nouveaux.

 

 

Laurent Epstein – piano, Clément Daldasso – c.basse, Philippe Maniez – batterie , guest : Anne Sila – chant.

Visuel : ©HK