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Laura Mulvey : « Nous assistons à un retour revendicatif de la masculinité qui ressuscite l’anxiété autour du corps féminin. »

par La redaction
31.03.2026

Théoricienne du cinéma et cinéaste expérimentale, la britannique Laura Mulvey est notamment l’autrice de Visual Pleasure and Narrative Cinema (1975), l’essai fondateur qui a théorisé le male gaze. Il s ‘agit de ce regard masculin qui structure la représentation des femmes à l’écran et que Iris Brey a rendu célèbre en France. Invitée du festival Regards Satellites, où elle présentait des films expérimentaux réalisés dans les années 1980  avec son mari Peter Wollen, elle a accordé un entretien à Cult.news. Arthur Cormerais aimait, et Yaël Hirsch posait les questions.

Vous avez formalisé l’idée de « male gaze » 1975, est-ce que le terme a le même sens aujourd’hui?

Quand j’ai écrit cet essai, mes idées étaient plus restrictives qu’aujourd’hui. Je pensais exclusivement au cinéma hollywoodien, dont le langage s’adressait au spectateur comme s’il était masculin. Même si vous étiez une femme, si vous suiviez le mouvement du film, vous adoptiez en quelque sorte ce regard d’homme. J’ai réalisé, avec surprise, que j’avais regardé mes films hollywoodiens préférés en tant qu’homme. Quelque chose avait changé en moi : au lieu de cette merveilleuse absorption dans l’action et la beauté du film, je me suis retrouvée à observer, à questionner, à me dire qu’il se passait quelque chose dans la façon dont le film interpellait le spectateur. Aujourd’hui, nous avons des spectateurs de tous les genres, c’est devenu bien plus varié. Mais tant que le spectacle existe, et il est partout, la question du pouvoir du regard reste entière.

Votre théorie s’appuie fortement sur la psychanalyse. Est-ce toujours le cas ?

C’est une question intéressante. Je pense même que ce serait le moment de redécouvrir la psychanalyse. À l’époque, dans le mouvement féministe dont je faisais partie, nous n’utilisions pas la psychanalyse pour ce qu’elle disait des femmes, mais pour ce qu’elle révélait sur la façon dont la société avait construit les hommes dans leur rapport aux femmes : l’anxiété face au corps féminin, l’érection de ce corps en objet de spectacle pour masquer ce qui dérangeait l’inconscient patriarcal. Freud et la question de l’angoisse de castration nous ont beaucoup appris.

Aujourd’hui, nous assistons à un retour revendicatif de la masculinité, avec des tendances réactionnaires qui ressuscitent ces mêmes anxiétés autour du corps féminin. Il me semble utile de revenir à la théorie psychanalytique, en tenant compte du fait que notre conception du genre n’est plus aussi binaire qu’elle l’était. La question de l’inconscient social, de la façon dont il est structuré par le genre et la sexualité, mérite vraiment d’être examinée à nouveau.

Vous avez vous-même réalisé des films expérimentaux avec Peter Wollen. Comment est-on passé de la théorie à la pratique ?

Peter et moi étions avant tout des essayistes, lui avec son texte sur le contre-cinéma, moi avec Visual Pleasure. Quand nous avons commencé à faire des films, nous pensions toujours en essayistes. Nous voulions des films à impact théorique. Peter disait : le cinéma a une longue histoire, il y a du cinéma d’art, du cinéma narratif, pourquoi pas un cinéma théorique ?
Notre stratégie visuelle était une négation des modes de perception habituels : longs plans sans montage conventionnel, sans point de vue traditionnel. Cela challengeait immédiatement le spectateur. Nous avons toujours navigué entre cette nécessité de la négation et la recherche d’un plaisir visuel, d’une excitation par l’idée. Nos conditions de travail ont beaucoup changé au fil des six films que nous avons réalisés ensemble, de l’effervescence collective des années 70 au choc Thatcher, qui a bouleversé les contre-cultures et transformé les espaces de diffusion.

Barbie, Wuthering Heights… Le cinéma grand public fait-il aujourd’hui une place au regard féminin ?

Je pense que oui, et même si ça n’atteint pas tout ce qu’on pourrait espérer, le changement de conscience compte. Et ce changement ne viendra vraiment que par les femmes derrière la caméra. Plus elles y sont, plus l’imaginaire féminin peut s’exprimer, et plus la façon de voir change. Il y a un double mouvement : d’un côté, les réalisatrices peuvent défier le regard masculin ; de l’autre, elles apportent à la sphère publique des histoires, des expériences, des rêves qui ont été réduits au silence pendant des siècles. C’est une libération pour toute l’humanité, pas seulement pour les femmes.

Ce n’est pas suffisant cependant. Raconter des histoires de femmes n’implique pas forcément de transformer le langage du cinéma. Prenez Barbie : il y a un sens constant d’ironie, un jeu sur les attentes du spectateur, une façon de rire de l’image tout en interrogeant la représentation. Et puis, des relations longtemps négligées par le cinéma masculin, comme celle entre mère et fille, commencent enfin à exister à l’écran. Je pense notamment à Céline Sciamma avec Petite Maman, un exemple très beau de la restitution de ce lien, traité de façon imaginative et pleinement féministe.

Quelle alternative au male gaze proposiez-vous ? La proposez-vous encore ?

Après Visual Pleasure, on me demandait constamment : tu remets en cause le regard masculin, mais quelle est l’alternative ? Remplacer un regard dominant par un autre regard dominant ne m’intéressait pas. Ce qui m’a attirée, c’est la curiosité, cette pulsion souvent associée mythiquement aux femmes : Pandore, Ève, les héroïnes des contes qui osent regarder ce qui leur est interdit. La curiosité s’est associée dans mon esprit à l’idée du rêve et de l’énigme, au plaisir de déchiffrer avec l’œil du cerveau autant qu’avec l’œil.

Il y a d’ailleurs une tradition remarquable du personnage féminin qui regarde et décode : la femme détective, d’Agatha Christie aux séries télévisées anglaises ou françaises. Cela implique la curiosité, l’intelligence du regard, le déchiffrement. Quant aux archétypes qui disparaissent avec ces transformations, la Femme Fatale, par exemple, si centrale des années 30 aux années 90,  ils avaient leur propre intérêt pour la critique féministe : ils incarnaient l’indéchiffrabilité de la femme pour l’inconscient masculin. Elle était objet de désir et de menace à la fois. Mais de nouveaux archétypes émergent, et nous avons encore à les nommer.

Quand #MeToo est arrivé, avez-vous célébré quelque chose que vous attendiez ?

C’est arrivée si tard. Chaque grande actrice (et Marilyn Monroe en est l’exemple le plus frappant) avait laissé des témoignages sur la façon dont elle avait été exploitée par des figures de pouvoir. C’était un secret de polichinelle sur le fonctionnement de l’industrie. Que ces histoires sortent enfin, c’est un changement culturel d’une importance considérable. Cela a aussi permis aux femmes d’accéder plus visiblement aux postes décisionnels, devant et derrière la caméra.
Mais ces avancées sont fragiles. L’idéologie s’est retournée dans un mode réactionnaire, avec des forces qui cherchent à justifier à nouveau l’exploitation des femmes par les hommes.

Qu’est-ce que vous aimez regarder, aujourd’hui ?

Vous auriez pu le deviner : j’aime souvent voir des films réalisés par des femmes. Et je ne regarde pas beaucoup la télévision, mais pendant la pandémie, ma sœur et moi avons regardé la série française Dix pour cent, et nous avons adoré. Nous sommes assez francophiles. La série avait quelque chose de très drôle, une vraie conscience de l’iconographie des acteurs jouant leur propre rôle, une façon dont l’esprit d’une œuvre peut créer une énergie et une complicité avec le spectateur et la spectactrice

Visuel & vidéo : Arthur Cormerais