L’opposant égyptien et poète Ahmed Douma été de nouveau arrêté au Caire à son domicile, plus de deux ans après l’obtention de la grâce présidentielle, ce mardi 20 janvier. Le motif de l’arrestation n’a pas encore été dévoilé.
Nous sommes le 17 septembre 2014. Ahmed Douma s’apprête à comparaître devant le terrible juge Nagui Chehata, connu pour son son manque d’impartialité et son hostilité à l’égard de la révolution, avec 269 co inculpés. Il est le seul présent. Il a, dix mois plus tôt, été condamné à trois ans de travaux forcés pour participation à des manifestations interdites, opposition aux forces de l’ordre, et vandalisme. Affaibli, affamé, cela fait presque un mois qu’il a entamé une grève de la faim, et sa famille s’inquiète de son état. Durant son procès, Ahmed Douma est enfermé dans une cage en verre insonorisée. Il est donc incapable de suivre les débats, et nul ne peut l’entendre. D’ailleurs, il n’a eu aucun contact avec son avocat avant la séance.
En novembre, plus affaibli que jamais, il assure seul sa défense. Les procès durent jusqu’au 04 février 2015 : Ahmed Douma est condamné à la réclusion perpétuelle et doit payer une amende de 17 000 000 LE, soit environ 300 000 euros, pour sa participation aux affrontements de la révolution de 2011 et l’incendie de Institut égyptien. Depuis sa prison de verre, le révolutionnaire applaudit effrontément le verdict. Son frère Mohammed, témoigne : «Aux audiences au tribunal, on était les deux seuls à sourire et même à rire des deux côtés de l’épaisse plaque de verre» tandis que tous pleurent, et que les manifestants grondent leur colère au delà des murs. Ahmed Douma rejoint alors les 60 000 détenus d’opinion en Egypte.
Ce n’est pas la première fois que Ahmed Douma est incarcéré. Figure de proue de la révolution égyptienne de 2011, le militant et blogueur égyptien participe à la création du Kifaya, un mouvement d’opposition au gouvernement de Hosni Moubarak alors au pouvoir depuis 1981, et du mouvement de jeunesse du 06 avril, qui a appelé à la révolution. Les trois semaines d’insurrection qui agitent ensuite le pays du 25 janvier au 11 février 2011 est le plus grand mouvement populaire qu’ait jamais connu l’Egypte.
Né en 1985 dans le gouvernorat de Beheira, étudiant en informatique et en droit, Ahmed Douma cumule les peines : il est arrêté sous tous les gouvernements successifs des dernières années. Durant la présidence de Hosni Moubarak, le jeune homme est incarcéré une première fois en 2010 pour le franchissement illégal d’une frontière entre l’Egypte et la bande de Gaza avec un groupe de militants pro-palestiniens. Et ce n’est que le début d’une longue série, puisque Ahmed Douma aurait été détenu pas moins de 25 fois pour sa participation aux manifestations, des actes de «vandalisme» et «incitation à la haine» du régime ou des Frères musulmans, une organisation considérée comme terroriste dans de nombreux pays, et qui prône le rejet de la culture occidentale dans les pays de l’Islam.
Ahmed Douma s’illustre également en «littérature carcérale». Il griffonne ses poèmes sur des papiers dénichés, qu’il fait passer en douce à ses avocats. Il est l’auteur de deux recueils de poèmes, Frisé et Ta voix est entendue, publiés par des maisons d’éditions égyptiennes et aussitôt censurés par le gouvernement.
La cour de cassation égyptienne annule en 2017 sa condamnation à perpétuité, et le révolutionnaire recouvre sa liberté en août 2023, gracié par le président Abdel Fattah al-Sissi. Il demeure actif sur les réseaux, et c’est probablement à cause de ses publications qu’il est arrêté ce mardi 20 janvier, à son domicile au Caire, plus de deux ans après l’obtention de la grâce présidentielle. Son dernier tweet en août 2025 dénonce encore les violences policières et les conditions d’incarcérations déplorables des geôles égyptiennes… mais les autorités ne se sont pas encore prononcées sur les motifs de son arrestation.
Les poèmes de Ahmed Douma ne sont pas publiés en anglais. Dans sa langue d’origine, l’arabe, ses vers sont fluides et lyriques, contrairement à la traduction quelque peu maladroite ci-dessous. Cependant nous avons choisi de rendre hommage au militant en partageant son poème «Si un jour le peuple veut vivre», de 2011.
Si un jour le peuple veut vivre,
Alors il peut se révolter.
Et l’écho de ses chants peut chasser les chiens du palais.
Et il peut brandir ses bannières dont le tissu a été traîné dans la boue,
Traîné dans les rues, dans la servilité et la capitulation.
Et il peut transformer ces bannières en plan d’attaque
Et pendre l’obscurité de sa nuit à la potence.
Tandis que les rêves de leur nuit tremblent
À une étincelle qui vacille dans le cœur
À une lumière…
Si un jour le peuple veut gagner,
Alors la décision doit dicter
Que le silence n’est plus une option
Et il doit créer, de ses propres mains,
Les rayons du soleil de l’émancipation !
Il doit aider à donner naissance à un pays, qui n’est pas encore né.
Sage-femme en difficulté,
Tirant le pays de plus en plus fort,
Criant à son oreille l’appel à la prière : « La révolution est née ! »
Et « Il n’y a pas d’autre révolution que celle que vous faites vous-mêmes ! »
Que notre pays s’imprègne des multiples significations de la dignité.
Qu’il apprenne à briser le siège.
Si un jour le peuple veut arriver à destination,
Alors il n’a d’autre choix que
De rassembler les munitions dont il aura besoin pour le voyage
D’appeler ce qui se trouve entre nous et eux
La longueur des pays
En disant : « Vous, fils de… »
Il est temps que le chien s’en aille.
Assez de hurlements.
Assez de cris sans voix.
Assez de mort.
Le peuple ouvre les yeux et trouve son guide.
Il voit que celui qui l’a trahi
n’existe plus.
Dans sa victoire, il traverse les ponts et les frontières.
En hurlant.
Et en hurlant.
En hurlant et en hurlant.
Je suis désormais libre.
Sans entraves.
Je suis désormais libre, sans chaînes.
Si un jour, le peuple veut vivre,
Il doit alors apprendre à briser ses chaînes lui-même.
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