L’anorexie n’est peut-être pas la seule pathologie personnelle que nous croyons, mais un symptôme politique. C’est ce que soutient avec brio Marianne Fougère dans « L’anorexie, pathologie du capitalisme ». Elle propose un texte entre récit et essai, intime et histoire des idées. En prenant la faim au sérieux, aussi bien que les voix et les textes de celles qui en souffrent, elle propose une lecture du corps anorexique comme lieu de résistance silencieuse.
Lire l’anorexie comme une forme de désobéissance corporelle : le geste est audacieux, presque subversif. En partant de son expérience personnelle et en la faisant paraître aux cotés d’autres expériences et leurs contextes historiques et sociaux, Marianne Fougère n’idéalise en rien la maladie et rappelle combien elle met en jeu le pronostic vital. Mais elle refuse également de la réduire à un simple dysfonctionnement psychique individuel. Dès les citations qui ouvrent l’essai, elle inscrit son refus d’ingérer de la nourriture dans une logique du « je préférerais ne pas », qui fait écho au « Bartleby » de Melville. Est-ce un contrepoison aux injonctions contemporaines à produire, consommer, performer ? Pour l’auteure, dans un monde saturé par l’hyperconsommation et le trop-plein, le corps anorexique fait scandale précisément parce qu’il échappe. Trop maigre, trop fragile, il dérange l’ordre capitaliste, productiviste et patriarcal.
La plus grande force du du livre tient à son tressage entre des références culturelles variées et une expérience vécue pendant de longues années. De Sissi à Amélie Nothomb, d’Avicenne à Corinne Pelluchon, d’Ally McBeal à Annie Ernaux, Marianne Fougère compose une généalogie de l’anorexie qui montre combien ce trouble est historiquement et socialement construit. Le texte est dense de citations, profondément littéraire – du Panthéon à la bibliothèque intime – mais aussi étonnamment pop. Cette érudition n’écrase jamais le récit : elle l’éclaire, le déplace et l’ancre dans un temps aussi : celui des années 1990 pour une adolescente grandie en milieu familial enveloppant, mais où les diktats pour les femmes étaient là, omniprésents. L’anorexique, c’est cette figure paradoxale, à la fois disciplinée et insoumise, victime et rebelle.
Ce texte est écrit avec rage, mais aussi – c’est paradoxale mais aussi plein de vie – avec gourmandise et est aussi un livre de transmission. Marianne Fougère se présente comme une femme (sans jamais nier que l’anorexie puisse toucher les hommes) et s’inscrit dans une chaîne de femmes qui ont osé résister avec leur corps et en parler. Et surtout écrire sur ce qui leur est arrivé. Et elle dit bien l’importance vitale de ces textes écrits par d’autres femmes dont elle partage dans son propre texte des extraits comme pour former une sorte de panthéon sororal. Ces voix ont tenu, soutenu, parfois sauvé. En creusant une réflexion profondément personnelle pour l’ouvrir à la sphère politique, l’autrice réussit le pari ambitieux qu’elle s’était fixé : penser la faim, l’accumulation, le refus, non comme des pathologies isolées, mais comme des révélateurs de nos normes et de nos excès.
Marianne Fougère, L’anorexie, pathologie du capitalisme, Éditions Textuel – Collection Petite Encyclopédie Critique, 208 pages, 19,90 €/
Visuel : © couverture du livre