Pour la 9e année à Tours, le festival WET présente 8 spectacles programmés par La Jeune Troupe. Véritable miroir de leur propre émergence, le programme met en lumière des jeunes créations et des artistes aux parcours multiples. Cult a pu s’entretenir avec Lara Melchiori (attachée de production) et Joséphine Callies (comédienne).
On y a beaucoup réfléchi. On a commencé par regarder comment cette émergence était définie ailleurs, dans d’autres festivals, dans d’autres lieux. Souvent, cette émergence est bornée à un nombre de spectacles ou à un âge. Trois ou quatre spectacles, moins de 30 ans, moins de 35 ans… On s’est dit qu’on allait essayer des critères comme ça. Au fur et à mesure de nos repérages et des captations qu’on a vues, on s’est rendu compte que ces critères dépendent de beaucoup de choses. Quelqu’un qui sort d’École Nationale, qui fait son deuxième spectacle, mais qui a bénéficié d’un soutien ou d’un accompagnement immédiat, est bien plus avancé que qu’une autre personne qui n’a pas eu de structuration, qui fait un spectacle par an et qui en est à son cinquième spectacle. Puis on a vu des gens qui ne se lançaient pas directement dans la vingtaine et qui attendaient la trentaine pour créer leur premier spectacle. On a fini par se dire que, dans notre festival et dans notre manière de programmer, l’émergence, c’était le besoin de considérer tous les critères qui entourent un spectacle. Que ce soit le parcours des artistes qu’ils portent, le combientième spectacle, quelles sont les conditions de production, est-ce qu’il y a une date de tournée etc.
Cette année au WET on a décidé de s’autoriser la programmation à travers des captations. C’est le cas de trois des spectacles programmés. Souvent on préfère quand au moins un.e d’entre nous se déplace, parce que c’est du théâtre vivant. Mais on sait que pour ces jeunes compagnies, c’est difficile d’avoir accès à une salle. On a donc ouvert la programmation via captation. Et peu importe la qualité de la captation, on arrive à se faire un avis. Certains ont plus de budget que d’autres, alors on y fait aussi attention.
On est également attentifs à la provenance et à l’implantation des compagnies. On a une compagnie régionale, la compagnie Grièche à Poitrine-Rose, implantée à La Riche. Il y a également un écho au projet de Bérangère Ventusso, la directrice du CDM de Tours, qui est d’inviter un pays européen chaque année. Cette année, c’est l’Italie, avec le spectacle 35040 d’un metteur en scène italien adapté en français.
On a été très marqué par toute la richesse de l’émergence lors de nos repérages. On a programmé huit spectacles et on a reçu plus de 300 candidatures. Ces compagnies émergentes sont très peu représentées dans les institutions et dans les lieux de diffusion de spectacles vivants. Pour rendre compte, à notre mesure, de cette non-visibilité, on a installé une carte de France et des pays frontaliers dans le hall du Théâtre Olympia. Elle répertorie toutes les implantations des compagnies qui ont candidaté au festival. On est ravis d’accueillir ces huit compagnies mais on a quand même le cœur serré de savoir qu’on a dit non à 292 autres. C’est un petit acte mais à notre échelle, on essaye de participer à cette visibilité.
Entre nous, on essaye de débattre. Quand on choisit les spectacles, c’est en fonction des coups de cœur de chacun d’entre nous. On n’est pas forcément unanimes, mais même sans coup de cœur, on reconnaît quand un spectacle à sa place au WET. On ne s’est pas vraiment mis de ligne directrice pour la programmation, mais c’est vrai qu’il y a quand même des liens entre les spectacles. On a quelques « critères » parce qu’on a essayé de faire écho au projet de Bérangère Ventusso. Il fallait que les spectacles combinent plusieurs arts différents, qu’ils soient pluridisciplinaires. Malgré cette attention, on est resté.es ouvert à toutes formes de propositions. On programme surtout des spectacles qui nous ont touchés et qui pourraient toucher d’autres personnes.
C’est tellement précieux qu’on n’ait pas tous le même métier parce que chacun a son point de vue et son expérience. Les deux régisseurs (son et lumière) lisent toutes les fiches techniques et nous expliquent ensuite ce que ça veut dire et dans quelle salle ça pourrait marcher pour le festival. Lara, la chargée de production, fait attention au soutien et nous explique si un spectacle est soutenu par une scène nationale – ce qui ne veut pas forcément dire qu’il n’est plus émergent. Puis les comédien.nes font attention au jeu.
Bien sûr, on a tous aussi vu plein de spectacles dans nos vies donc on fait en fonction de nos sensibilités et le dialogue se passe plutôt bien ! Il est long, on dialogue beaucoup, mais c’est justement ce qui est intéressant. Dans les dialogues sur le contenu artistique de la programmation, par exemple, le régisseur lumière va prêter une attention particulière à la lumière et remarquer ce qu’on n’aurait pas forcément vu. Ça nous permet d’avoir des angles d’approche très différents mais complémentaires.
Oui c’est à l’image de la programmation parce que ça en fait partie, mais toutes les propositions sont très différentes et à tout niveau. Certains ont des textes classiques, d’autres de l’écriture de plateau, voire d’autres n’ont même pas de texte ; pour ne prendre que l’exemple du texte. Mais les esthétiques sont très diverses aussi. Donc Requin Velours est représentatif du fait qu’il est très singulier.
On essaye de toucher le plus de personnes possible. En général, ce ne sont pas des personnes qui sont habituées à aller au théâtre ou qui sont les abonnés typiques du CDM de Tours. C’est plutôt bien, les billets sont plus accessibles financièrement. Comme c’est La Jeune Troupe qui programme, le festival fait écho aux jeunes, donc c’est une grande part du public.
Il y a aussi les relations publiques du théâtre qui travaillent beaucoup pour toucher le plus large public. Ensuite, comme les spectacles sont joués partout dans la métropole de Tours, ça touche aussi des personnes n’habitant pas forcément proches du théâtre Olympia. C’est une vraie chance.
Le fait d’avoir des croisements de publics, c’est important pour nous. En ce moment, on fait du tractage à l’université ou dans les lieux partenaires pour présenter le Festival et les spectacles. Le désir qu’on a, c’est d’incarner le Festival. On a la chance de faire cette programmation et on veut la défendre, directement au contact des gens et du public potentiel.
Effectivement, la joie, c’est quelque chose qui ressort beaucoup. Étant donné l’actualité, on se dit que ça fait du bien en ce moment, d’avoir des petites bulles de joie, là où on peut en trouver. Il y a notamment la soirée de clôture : Amour Super. C’est une proposition très joyeuse, très festive ; parce que dans « festival », il y a quand même « fête » et « festif ». Il y a huit spectacles qui se passent au même moment, il y a un foodtruck près du théâtre, un photomaton et une grande fête à la fin. Ce sont des moments de partage, c’est précieux de pouvoir en parler, de réagir et réfléchir ensemble.
Et oui, le fait qu’il y ait de la joie n’est pas décorrélée d’un engagement politique, au contraire. On va en parler aussi pendant le festival, du climat politique actuel, en particulier en ce qui concerne la culture et le spectacle vivant. Mais c’est vrai que la joie, on la cherche, il ne faudrait surtout pas que ce climat la fasse disparaître.
Oui, on se rend compte que les compagnies émergentes prennent des risques artistiques assez courageux. C’est compliqué pour elles d’avoir des soutiens, surtout quand on voit le budget culturel diminuer à l’échelle nationale. Pour ces raisons, c’est important de les soutenir, ces nouvelles générations qui testent des choses encore jamais testées.
Oui, avec Bérangère Ventusso, on travaille sur la création Faire le beau. On fait des résidences, des répétitions même sans le texte final qui sera écrit cet été par le dramaturge Nicolas Doutey. C’est un spectacle qui parle de vêtements et de costumes, qui questionne l’uniforme. En ce moment, on fait des résidences dans des écoles et on en parle avec des collégiens, c’est passionnant. Pour l’instant ce sont des recherches, on est très libres, alors on se plonge dedans et c’est génial de pouvoir le faire.
Visuel : ©Florian Colas
Festival WET 9e édition : du 28 au 30 mars 2025 à Tours.