Même si vous n’allez jamais au théâtre, vous n’avez pas pu passer à côté du casting le plus féminin et flashy de la rentrée au Théâtre de l’Atelier : deux par deux, Isabelle Adjani, Laure Calamy, Emmanuelle, Béart, Sophie Guillemin, Lubna Aazabal et Rosa Burzstein incarnent … un texte de philosophie. Il s’agit donc du best-seller de Cynthia Fleury, La fin du courage (Fayard, 2010) qui avait déjà été joué dès 2019 à la Scala. Nous avons vu le deuxième duo : Emmanuel Béart et Sophie Guillemin dans cette pièce légère et agréable, qui slalome entre feelgood, intellectualisme abordable et boulevard.
L’éditeur imbu de lui-même a beau ne pas la laisser en placer une, l’héroïne principale de cette adaptation de l’essai de Cynthia Fleury, Nicole-Jeanne Bastide (Emmanuelle Béart qui se glisse joliment dans le personnage, tout en lisant encore son texte) est une femme forte. Elle pense à l’universel, mais, à grands renforts de lecture de Jankélévitch et de Hugo, elle insuffle un peu de sentiments dans les sentiers arides de la philosophie morale et politique. Le double de Cynthia Fleury commence la pièce un peu « découragée » elle-même face à cet Everest qu’est la promotion de son livre. Et le pire arrive quand elle doit simplifier ses idées et son vocabulaire, mais aussi réfréner son pessimisme, lorsqu’elle est propulsée sur le plateau télé face à une journaliste pragmatique (l’excellente Sophie Guillemin qui assure une sorte de « permanence » sur le spectacle dans plusieurs duos). Malgré les mondes qui les séparent, les deux femmes parlent entre les vannes, et elles parlent vrai. Une histoire d’amitié fort sympathique et inattendue…
La plus jolie surprise de la pièce est l’humour et l’autodérision dont la texte sait faire preuve. La philosophe dans sa tour de livres est au moins aussi ridicule que l’amuseuse du grand public et ses névroses ne sont pas épargnées, même si sa vie personnelle reste discrète et elle-même d’une élégance parfaite. Entre deux vannes qui pourraient aussi marcher dans une émission sur le petit écran, certains fondamentaux du livre passent : c’est au fond du découragement qu’on trouve le courage, il faut se méfier des histrions, surtout quand ils (et elles mais c’est plus rare) sont « pronoïaques » (sûrs de leur génie et de sa reconnaissance) et la courage est la petite vertu qui permet toutes les autres (Comte-Sponville serait content).
Avec deux super nanas volubiles dans un décor un peu kitsch et facile, cette adaptation du livre marche beaucoup mieux qu’une grande librairie. On apprend des mots, on sourit, on se sent complice, et en une heure, on n’a même pas le temps de se dire qu’il n’y a pas vraiment de scénario dans ce seul en scène malignement dédoublé et plein de punchlines. Avec son envolée radicale quelque part entre les Deschiens et Lenny Rieffenstahl en bouquet final, on peut dire que la pièce surprend, plait et donne aussi, un peu, à penser. Alors on ne boude pas son plaisir de voir des grandes comédiennes de près et l’on se lace dans ce projet idéal pour une sortie entre amis.e.s.
La fin du courage, de Cynthia Fleury, mise en scène Jacques Vincey. Avec en alternance Isabelle Adjani, Laure Calamy, Emmanuelle Béart, Sarah Suco, Isabelle Carré, Sophie Guillemin, Lubna Azabal, Rosa Bursztein.
Durée : 1h15
(c) Simon Gosselin