Alors qu’il vient de recevoir le Prix Goncourt des Détenus, le premier roman du journaliste du Quotidien, Paul Gasnier, paru aux Editions Gallimard cet été, fait le lien entre le terrible accident de la route qui a tué sa mère, il y a 13 ans, et la monté d’une certaine classe politique porteuse de haine.
C’est à un meeting d’Éric Zemmour en 2022, qu’il couvrait pour Le Quotidien, que Paul Gasnier comprend qu’il est temps d’écrire sur la mort subite de sa mère, fauchée par un motard alors qu’elle circulait à vélo dans Lyon, à 58 ans. Nous sommes dix ans après les faits. Il avait 21 ans lorsqu’il a perdu sa mère et pourtant, au lieu de crier avec la foule d’un meeting comme celui qu’il suit — où l’on répète qu’il faut sécuriser le territoire et mieux empêcher les jeunes comme celui qui a percuté sa mère à 80 km/h sur une motocross interdite en ville — il décide de se replonger dans ses notes, de retrouver les témoins de la collision et de tenter de comprendre ce jeune homme : Saïd.
Il revient donc à Lyon, sa ville natale. Il raconte brièvement les faits et leur impact sur son père, sa sœur, ses grands-parents ; son retour précipité en avion pour voir sa mère inconsciente à l’hôpital ; la violence du choc ; les rapports et les témoignages autour de la collision. Mais l’enquête qu’il mène ne raconte pas tant sa mère — figure solaire et libre, qui venait de réaliser son rêve en ouvrant un studio de yoga à la Croix-Rousse — que Saïd lui-même, à travers les récits des avocats, des policiers et de sa sœur.
À peine majeur, et pas si éloigné de son propre âge au moment de l’accident, Saïd apparaît comme une figure banale d’un quartier en pleine gentrification forcée. Il s’est perdu dans le trafic de drogue et dans une forme d’abyssale bêtise. Cela ne l’empêche pas de mentir dès sa comparution : sur la taille de la moto, sur sa consommation de drogues avant de conduire, sur son attitude, sur ses amis qui ont caché la motocross.
Au procès — que l’on revit avec l’auteur — le jeune meurtrier dit qu’il regrette. Mais quelques mois après sa condamnation pour « homicide involontaire avec circonstances aggravantes », et après un passage derrière les barreaux, il récidive. Sans jamais dire ce qu’il faudrait ou aurait fallu faire, Paul Gasnier témoigne pourtant d’un désir : que celui qui a tué sa mère trouve les ressources pour se reprendre.
Il transmet aussi les paroles d’avocats et de policiers, attentifs dans leurs descriptions, impliqués dans leurs actes, pondérés dans leurs propos. Et c’est peut-être déjà beaucoup — et certainement politique — de refuser la haine. De se sentir presque étranger aux discours du meeting auquel il a assisté en 2022, et de l’écrire.
La voie de la guérison n’est pas là — à moins que le yoga ne réponde à tout — mais cette voix qui croit encore à une forme de rédemption, ici et maintenant, malgré tout, et peut-être malgré Saïd, est à la fois douce et ferme. Assez, en tout cas, pour qu’on l’écoute avec attention dans les pages de ce premier roman.
Paul Gasnier, La Collision, Gallimard, 176p., 19 euros. Sortie le 21 août 2025. Prix Goncourt des détenus 2025.
Visuel : © couverture du livre.