Chemise satin fuchsia. Chapeau entre Panama et western. Rouge à lèvres franc. Elle arrive comme un cliché, elle le casse aussitôt. Judith Owen ne surjoue pas la féminité . Elle l’affirme et la redéfinit. Voix râpeuse. Grain qui frotte, vivant. Une femme. Le blues dedans. Une Barbie, oui. Mais cabossée, et c’est là tout son charme. Elle mélange : le rose et la rugosité, le sourire et la morsure. l’energie masculine et l’energie féminine. Une féminité qui accepte la contradiction. Le blues comme hymne.
Bal Blomet. Briques rouges. 26 mars 2026, un jeudi soir de Jazz Magazine. Acoustique chaude, façon club new-yorkais. Retour aux racines du jazz : le blues. Ça part sans détour. Section rythmique en place. Contrebasse en marche, walking bass souple. Batterie qui respire. Le « time » est là. Posé. Profond. « If I Were a Bell ». La chanteuse nord-américaine retire son chapeau pour s’installer au piano et présente sa version du célèbre standard de jazz, qui, rappelle-t-elle, a été composé par Frank Loesser pour la comédie musicale Guys and Dolls (1950). Tempo médium. Les silences jouent autant que les notes. Ils ouvrent l’espace et laissent entrer le corps. Les musiciens pourraient en faire plus. Ils n’en font pas trop. Et cette retenue provoque l’envie irrésistible de se déhancher. Entre les notes, le corps comprend. La tension, celle qui donne envie de bouger sans même s’en rendre compte, vient de là. Du non-dit. Une femme au bar : « Je ne peux pas m’en empêcher ». Tout est dit.
Le groupe est précis. Engagé. À l’écoute. Du jazz, du vrai, celui qui tient par le « time ». Piano, guitare, sax ténor, cornet, contrebasse, batterie. Un septet. Suit Yourself, autrement dit « Fais comme tu veux », est le titre de son dernier album. Programme annoncé. Principe tenu. Un état d’esprit à l’image de ce qu’est l’improvisation : dire sans prévenir, tenir sans démontrer. Place aux solos. La guitare chante, les lignes mélodiques s’étirent, puis accélèrent, dans une précision du phrasé, entre jazz fusion et couleur blues. Ricardo Pascal au saxophone ténor. Son rond, puissant. Tenue élégante. Jamison Ross à la batterie. Main souple. Ça swingue, ça groove, pendant que Lex Warshawsky avance avec ses lignes de basse.
Judith Owen parle. Beaucoup. Rit. Raconte son mari, ses refus de fêter la Saint-Valentin pendant dix ans, jusqu’au moment où elle comprend qu’il avait finalement raison et que personne ne doit nous dire quand fêter ceux qu’on aime. Elle chante une chanson qui lui est dédiée : « That’s Why I Love My Baby ». Le groupe joue avec elle, répond, relance, plaisante. Le jazz, ici, est une conversation et une énergie communicative. Une histoire vécue qui nous est racontée. « Addicted to Love », chanson de 1985 de Robert Palmer. Le public reprend la dernière phrase. En chœur. Le concert devient collectif. Les racines. Les standards. Les citations, quelques phrases de « So What » de Miles Davis, des motifs mélodiques façon Ray Charles. « Blue Skies », « cette chanson qui a 100 ans », rappelle-t-elle. « Spooky ». « I Put a Spell on You ». Pas des reprises. Des réactivations. On entend l’histoire. Mais surtout le présent. Le blues rappelle d’où ça vient. Et pourquoi ça continue. Apogée. « Since I Fell for You », hommage à Etta James. Tempo lent. « Take your time », lui dit Kevin Louis au cornet, avec humour, au début du morceau.
Un concert d’amour, oui. Mais pas sentimental. Un amour qui connaît ses sources. Hommage, sans révérence appuyée. Respect des origines, le blues, comme nécessité. La Barbie cow-boy. Image improbable. Et pourtant juste. Du rose, en façade. Mais dessous, ça gronde. Une énergie qu’on dirait masculine, par facilité. Erreur de lecture. C’est autre chose. Une liberté sans assignation. Une féminité qui ne demande pas la permission. Qui prend le “time”. Qui impose le grain. Ça frotte, ça respire, ça tient. Et plus bas encore. Sous le style, sous l’image : le blues.
Judith Owen : chant / David Torkanowsky : piano / Kevin Louis : cornet / Ricardo Pascal : saxophone ténor / Dave Blenkhorn : guitare / Lex Warshawsky : contrebasse / Jamison Ross : batterie
Le programme du Bal Blomet : https://www.balblomet.fr/
Visuel : HK