La 68ᵉ cérémonie des Grammy Awards, tenue dimanche 1er février 2026 à Los Angeles et animée par Trevor Noah, n’a pas seulement consacré des artistes. Elle a exposé un déplacement : celui d’une industrie qui ne se contente plus de récompenser des albums, mais laisse affleurer des positions, des récits, des colères
Au centre de 68ᵉ édition, Bad Bunny. En remportant l’album de l’année avec DeBÍ TiRAR MáS FOToS, il inscrit pour la première fois un disque en espagnol au sommet d’un palmarès historiquement anglophone. Geste esthétique, mais aussi politique : un album traversé par l’histoire de Porto Rico et par une critique frontale des politiques migratoires américaines. La récompense devient alors moins un trophée qu’un point d’appui pour dire : la musique peut encore être un lieu de résistance symbolique. Il va d’ailleurs marquer les esprits dès le début de son discours en lançant simplement : «ICE OUT ».
À ses côtés, Billie Eilish choisit la même ligne de crête. En recevant le prix de la chanson de l’année, elle rappelle que prendre la parole n’est pas un supplément d’âme mais une responsabilité. Ses mots contre les actions de l’ICE prolongent une tradition : celle d’artistes qui refusent que la scène soit un espace neutre, aseptisé de toute réalité sociale.
Dans cet entre-deux, Kendrick Lamar incarne une figure de rigueur artistique. Avec cinq trophées, dont celui de l’enregistrement de l’année, il confirme une œuvre construite sur une exigence constante, où la recherche formelle et la narration personnelle se répondent. La reconnaissance ne vient pas simplifier son univers, elle en souligne au contraire la profondeur et la complexité.
La révélation de l’année, Olivia Dean, s’inscrit dans une trajectoire singulière. En évoquant son histoire familiale, elle rappelle que les parcours individuels nourrissent aussi l’imaginaire collectif. Portée par le succès de Man I Need, sa pop, traversée par des influences multiples, devient un espace de transmission et de sensibilité partagée.
Enfin, la présence européenne se fait plus discrète mais tout aussi marquante avec Gesaffelstein, seul Français récompensé pour un remix. Une distinction avant tout sonore et technique, qui agit comme un contrepoint dans une soirée dominée par les discours : ici, c’est le travail du son qui prend la parole.
Ce qui se joue ici n’est donc pas seulement une liste de gagnants. C’est une tension entre spectacle et responsabilité, entre industrie et conscience. Les Grammy Awards 2026 auront montré que la musique peut être à la fois un produit mondialisé et un lieu de conflictualité.
Reste une question ouverte : ces prises de position transforment-elles durablement les formes et les récits, ou ne sont-elles qu’un moment de suspension ?
Entre célébration et inquiétude, la soirée aura au moins prouvé une chose : la pop n’est plus seulement une affaire de sons, mais de voix. Et certaines, ce dimanche-là, ont décidé de ne pas se taire.