Du 31 janvier au 8 février 2026, Radio France consacre la 36e édition du Festival Présences à Georges Aperghis (voir notre article). La veille de ce grand évènement où 28 de ses œuvres seront jouées, nous avons pu poser des questions au compositeur franco-grec. Il nous parle de création et de tumulte, de théâtre musical, de voix et de corps, mais aussi d’humanisme !
Oui, la programmation a été réalisée avec Pierre Charvet et Bruno Beranger et les choses se sont faites assez naturellement, avec aussi de jeunes compositeurs et compositrices. En ce qui concerne ma musique, « Présences » c’est une occasion de réécouter des pièces. Je ne réécoute jamais mes pièces et c’est intéressant de les mettre côte à côte, pour savoir ce que j’ai négligé, qu’est-ce que je n’ai pas abouti. Cela permet de faire un point et c’est bon pour les pièces à suivre. De manière générale, je n’aime pas trop être dans la lumière, j’aime passer inaperçu, alors il va falloir que je prenne sur moi.
Oui, et cela dès demain où se donne à l’IRCAM Trompe-oreille pour trompette et électronique. C’est l’histoire d’un trompettiste qui dialogue avec des animaux ; et les chamanes répondent, car il y a une forme de connivence entre eux… C’est une pièce que j’ai travaillée pendant des années et que nous construisons ensemble depuis plus d’an avec le trompettiste Marco Blaauw. Elle est passée par plusieurs étapes, et nous avons terminé l’électronique la semaine dernière. Elle est donc prête pour demain. Parmi les créations il y a aussi Willy Willy, qui veut dire Tourbillon. J’aime beaucoup ce titre. Cette pièce est destinée à de jeunes interprètes : il y a des jeux de syllabes, des chants qui se partagent, une polyphonie exigeante, mais j’ai essayé de rester sage pour ne pas les accabler avec trop de complexité. Il y a aussi Black light, pour voix et contrebasse, et un quatuor à cordes interprété par les Diotima au Théâtre des Champs-Élysées. Dans ce quatuor, la conversation passe de la parole au jeu instrumental. Les musiciens parlent !
Oui pour certains et certaines, cela fait depuis les années 1980. On entendra des solistes avec qui je travaille souvent comme Donatienne Michel-Dansac, Angèle Chemin, Françoise Rivalland ou Vincent Lhermet. Ces collaborations prolongées permettent une vraie complicité, presque familiale, qui s’élargit aux jeunes arrivants, car il y a aussi plein de nouveaux pour « Présences ». Dans mon travail, il y a des moments où je ne peux pas décider seul : il faut poser des questions à ceux qui détiennent la matière — par exemple le trompettiste. Je cherche souvent des sons que je ne sais pas noter, et ces sons peuvent générer d’autres sons. Marco Blaauwn, avec qui nous nous sommes bien trouvés, est incroyablement inventif : il a une collection de coquillages dans lesquels il souffle, et explore toutes sortes d’objets sonores. Une fois cette palette réunie avec lui, je peux écrire seul, puis revenir aux discussions plusieurs fois pour ajuster avec l’interprétation.
Pas tellement, parce que dans ma musique, il y a toujours une dimension théâtrale qui est « mentale » : il ne s’agit pas de raconter une histoire, juste de créer des espaces où tout peut se passer. Et puis, il y a des soirées à textes qui sont prévues avec des textes, par exemple le 6 février avec Musikfabrik et Johanna Zimmer. Dès les tourbillons chantés de Willy Willy, il y a quelque chose qui naît de textes découpés, moitié musique, moitié mots. Le texte devient alors lui-même musique. Et puis, ce week-end nous proposons un spectacle à partir de 7 ans au Théâtre du Ranelagh : « Ze Big Bang ».
Je n’ai pas beaucoup de messages à transmettre, sinon l’expérience même de la musique : écouter, répéter, se confronter aux concerts. Et ce que j’aime le plus dans un Festival, c’est peut-être la rencontre avec le public, les questions, les discussions spontanées. C’était déjà comme cela quand j’ai commencé à Avignon. C’est forcément enthousiasmant d’échanger avec des gens qui essaient de comprendre ce que vous faites.
Au Festival « Musica » j’ai initié un format très mobile de table à musique qui va s’installer pendant « Présences » dans l’agora de la Maison de la radio. J’aime jouer dans des espaces inhabituels et je reviens un peu à ce que je faisais dans les années 1970-1980 : jouer dehors, construire le monde avec une table et des textes.
Quant aux ateliers de composition, ils ont lieu avec l’Instant donné. On choisit deux compositeurs et on travaille avec eux toute l’année. Ils viennent chez moi, me montrent les partitions, on expérimente avec la musique et les sons. On va reprendre dès que le « tsunami» de « Présences » sera passé. Et je ne sais pas si ces activités de transmission sont liées à ma propre expérience.
Chacun fait son chemin comme il peut, avec l’enfance qu’il a eue. C’est vrai que je me suis débrouillé et en même temps, j’ai toujours eu des tuteurs, au premier rang desquels Xenakis – qui était fou et génial – et j’ai aussi dû partir pour trouver mon chemin. Il faut être actif, je ne pouvais pas être passif dans une classe de composition, ce n’était pas moi. Je cherchais ; j’étais curieux d’approcher les problèmes qui se posaient à ce moment-là, mais chacun fait selon soi. C’est compliqué, cette adolescence et le début de quelque chose… il y a tellement de choses. La rencontre avec ma femme, Édith, a été plus que déterminante. Si je ne l’avais pas rencontrée, je ne sais pas ce que j’aurais fait. Boulez a choisi ce titre pour un de ses livres : « par volonté et par hasard », c’est un peu ça…
Je ne crois pas à autre chose qu’à ce que je vois, je touche. Je suis très incrédule, je suis un très mauvais sujet pour la mystique. Néanmoins, je crois bien que la musique incarne. Quand on crée une partition, que le quatuor Diotima se met à jouet le quatuor que j’ai composé par exemple, cela a un côté mystique. Mais je ne crois pas à autre chose, je crois en vous, aux autres, même si le genre humain ne montre pas son meilleur côté en ce moment. On va s’en sortir. Donc pas de transcendance, ou alors dans l’humanisme. Quand on écoute une symphonie ou un oratorio de Beethoven, il y a quelque chose qui vous rend fort, et cela a un côté magnétique. Quand on écoute une symphonie, on sort de là, je dirais : différent.
Oui, beaucoup ! La voix c’est spécial, les grands acteurs ! Mais ça passe aussi par les instruments. Il y a des choses qui vous remplissent, des lectures qui sont vraiment fortes. Ça doit s’adresser à des terminaux du cerveau ou du ventre qu’on ne connaît pas très bien, mais eux le reçoivent pleinement.
Visuel © CHRISTOPHE ABRAMOWITZ