Depuis Lungs en 2009, Florence Welch a construit avec Florence + The Machine une œuvre habitée, traversée par la douleur et la résilience. Autrice, compositrice et interprète britannique, elle a imposé une signature sonore mêlant rock et pop orchestrale, portée par une intensité singulière. Multirécompensée, elle a fait de la scène son espace d’expression privilégié, démonstration à l’Accor Arena ce dimanche 22 février.
Florence + The Machine, c’est avant tout Florence Welch et la claviériste Isabella Summers, dont le surnom est devenu celui du groupe. Depuis 2007, elles ne se sont jamais quittées et ont forgé un style musical absolument unique. On évoquera bien sûr des influences tutélaires : Kate Bush, Grace Slick et PJ Harvey. Mais Florence, en artiste accomplie, a su les transcender, nourrie qu’elle est par un foisonnement d’influences artistiques plus larges : la lecture et l’Art contemporain sous toutes ses formes. Les épreuves de la vie, qu’elles soient familiales ou médicales, ont quant à elles contribué à façonner la femme qu’elle est aujourd’hui.
Depuis 2009, date de parution du premier album Lungs, immédiatement encensé par la presse et le public britanniques, le groupe n’a cessé de se réinventer à chaque nouvel opus, aussi bien dans son approche musicale que dans ses prestations scéniques. Ce parcours lui a permis de fédérer, aux quatre coins du monde, un noyau dur de fans qui vouent à Florence une dévotion quasi mystique. Everybody Screams est le sixième album ; il paraît trois ans après Dance Fever, délai désormais habituel pour une artiste qui sait prendre le recul nécessaire sur son Art. L’accueil a été enflammé, et le public attend désormais avec ferveur de découvrir le traitement scénique que lui réservera Florence.
Alors nous y voilà, cinquième concert de Florence + The Machine après l’avoir découverte le 27 novembre 2012, quatorze ans plus tôt au Zénith de Paris dans le cadre de la tournée Ceremonials Tour. Qu’est-ce qui a changé ? Tout et rien à la fois. Florence Welch court toujours pieds nus des kilomètres sur scène en laissant flotter sa sublime chevelure rousse. Mais cette fois-ci, ce concert a un goût de différent.
Un drapé orange aux motifs floraux entoure et dissimule l’avancée de scène, pendant que des chants aux accents d’incantation résonnent dans l’Accor Arena, qui attend l’arrivée de son Gourou. Oui, Florence Welch est un gourou (un vrai), et nous allons vous expliquer pourquoi. À la tombée du drapé, Florence apparaît au centre de la scène, les mains derrière le dos, puis s’anime dans le cri énonciateur de « Everybody Scream ». Petite nouveauté, et pas des moindres : elle ne se meut pas seule sur scène. Pour cette tournée, elle a fait appel à quatre danseuses, et leur présence donne l’impression qu’elles sortent tout droit du clip du même nom.
The Machine, reléguée dans l’ombre et en retrait, se compose toujours d’Isabella « Machine » Summers aux claviers et aux chœurs, de Robert Ackroyd à la guitare solo, de Tom Monger à la harpe, au xylophone, à la basse et aux chœurs, de Cyrus Bayandor à la basse, de Dionne Douglas au violon et aux chœurs, d’Hazel Mills aux claviers et aux chœurs, et enfin de Loren Humphrey à la batterie. Cet ensemble de musiciens accomplis, tous multi-instrumentistes, porte la voix de Florence avec un professionnalisme sans faille et une remarquable sobriété.
Et là, le spectacle prend une tout autre dimension. De la pochette de l’album aux chorégraphies des clips, en passant par la colorimétrie des costumes, tout se répond dans un ensemble qui trouve son paroxysme sur scène. La direction artistique est sensationnelle. Florence a enfin décidé d’assumer le statut de Gourou qu’elle a toujours incarné, et les fans entrent en transe.
Sur ce point justement, Florence reste fidèle à sa colonne vertébrale, puisqu’elle s’appuie sur son public : une armée de filles en colère avec des couronnes de fleurs. Un véritable décorum se déploie autour des fans de la chanteuse, et elle sait le leur rendre. Lorsqu’elle se jette dans la foule, elle multiplie les poignées de mains et les câlins, puis elle vient saluer l’ensemble du premier rang de la fosse, qui se montre très ému d’être au contact de la chanteuse.
C’est dans ces moments que la complexité de la personnalité de l’artiste s’exprime le plus. Comme elle se montre à la fois sensible, timide, sauvage et puissante, elle entretient un rapport presque animal à son public.
Et c’est cette même ambivalence que l’on retrouve dans ses chansons, puisqu’elle oscille constamment sur une corde fragile, mais incassable.
Au milieu des danseuses, la chanteuse crie ses douleurs et ses combats, tandis que les tableaux évoquent un ballet macabre suspendu entre la vie et la mort. Elle ira même jusqu’à avouer sur scène qu’elle avait parfois eu la sensation que ses chansons agissaient comme des présages pas toujours heureux.
Alors elle chante «Peace Is Coming» et «The Dog Days Are Over» pour chasser les nuages. Exulter dans la joie après avoir arpenté des chemins de croix, c’est l’essence même de la musique de Florence Welch.
Dans ces chemins de croix, on pense à «One of the Greats» et «Everybody Screams», tubes absolus qu’elle magnifie sur scène ce soir-là. Elle choisit beaucoup de sobriété pour le premier, puis elle s’appuie sur ses danseuses pour le deuxième.
Pendant près de deux heures, elle va arpenter la scène avancée qui s’enfonce jusqu’au cœur de la fosse, livrant pas moins de 21 titres puisés dans l’ensemble de sa discographie, dont sept extraits du dernier album. Le rappel tient de l’apothéose, avec l’enchaînement foudroyant de «One of the Greats», «Dog Days Are Over» et «Free», déclenchant une ovation du public rarement atteinte dans cet antre du rock. And Love viendra conclure la soirée en point d’orgue, ultime signature d’une Artiste au sommet de son art.
Avec cet album et cette tournée, la chanteuse entre dans une nouvelle ère, celle de la maturité. Elle cesse de se cacher derrière «une machine» qui n’a jamais vraiment existé, parce qu’elle accepte enfin d’être en lumière et en puissance au centre de la scène. Ce n’est plus un concert : cela devient une procession, et nous avons la chance de faire partie du cortège.
Voir Florence + The Machine sur scène, c’est accepter de ressentir de la colère, de la tristesse et de la joie profonde, sur les notes d’une musique exigeante mais d’une puissance tout à fait singulière, dans un paysage pop souvent aseptisé. C’est une expérience inoubliable, qui ne cessera jamais de nous émerveiller, même quatorze ans plus tard.
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