Trajectoires revient à Nantes du 15 janvier au 1er février 2026 pour une 9e édition, défendant plus que jamais la place de la culture. Rencontre avec Erika Hess, directrice déléguée du CCNN (centre chorégraphique national de Nantes et coordinatrice du festival).
On ne présente plus Trajectoires, festival bien identifié sur Nantes et le Grand Ouest, représentatif du « jeu à la nantaise ». Cette façon de faire en collectif, en fédérant énergies, compétences, lieux et publics a prouvé lors des huit premières éditions la pertinence de cette proposition, avec de nombreux spectacles affichant complet. Onze structures de la métropole assurent une direction artistique partagée. Certes des lieux emblématiques répondent à l’appel (Mixt, Lieu unique, CCNN, Théâtre Universitaire, Stereolux, Onyx, Soufflerie, Théâtre de St Nazaire, mais d’autres structures sont de la partie : Théâtre Francine Vasse, Ligéria et Bravo !
L’enjeu est ainsi annoncé : « La danse reste un espace d’ouverture, de rencontre sans contraintes. Elle relie les personnes, les langues, les imaginaires et efface les lignes de séparation. De la mémoire à la transformation, du rituel à l’expérimentation, de l’intime au collectif, cette édition invitera à danser le monde d’aujourd’hui, à y éprouver nos liens, nos tensions et nos élans de vie. Trajectoires questionnera notre rapport au vivant, à la communauté et à l’altérité, faisant du plateau un territoire à partager ».
S’il y a une réduction de voilure cette année, elle reflète principalement les coupes budgétaires des soutiens publics : Région, Département et DRAC. La Région Pays de la Loire s’est hélas distinguée fin 2024 en coupant brutalement tous ses soutiens à la culture : lieux, festivals et équipes artistiques subissent de plein fouet ce choix politique mortifère unique en France. Mais l’affiche reste toujours alléchante avec 27 spectacles (contre 39 l’an dernier, ce qui représente un tiers de projets en moins). Outre l’accent mis sur la parité – 18 chorégraphes femmes et 13 hommes – le festival fait le pari de la diversité avec 52% d’artistes régionaux, 21% de nationaux et 27% d’internationaux.
L’édition 2026 de Trajectoires a-t-elle pâti des soucis de baisses budgétaires ?
Erika Hess : Oui, nos soutiens publics ont baissé de plus de moitié. Mais nous partons sur de bons rails, car outre les 11 structures programmatrices, 14 autres lieux participent à cette édition et tous ensemble, nous faisons preuve d’une forte mobilisation et de solidarité pour ce temps fort. Nous n’avons quasiment perdu personne et les seuls qui ne sont pas au rendez-vous cette année sont le château des Ducs et Angers Nantes Opéra. Le gros souci est qu’aucun projet n’a pu être coproduit.
Quelles autres points saillants pouvez-vous souligner ?
Le retour des collaborations internationales, qui avaient fortement baissé à cause de la pandémie de Covid-19. La danse est un art qui se joue des frontières, donc programmer des artistes étrangers fait sens. Nous nous soucions aussi de l’impact environnemental de la venue de nos artistes. Autre particularité, cette édition est concomitante avec l’arrivée de la nouvelle direction au CCNN. Salia Sanou, le chorégraphe originaire du Burkina Faso qui a été retenu l’an dernier par les tutelles lors de l’appel à candidatures, après dix années de direction d’Ambra Senatore, sera présent dans la programmation les 21 et 22 janvier.
Il présentera Multiple-s, un programme de deux pièces dans lesquelles il danse lui-même, avec le jazz comme fil fouge, et qui a été pour moi un coup de cœur. Il poursuivra l’engagement du CCNN dans le festival et je serai à ses côtés pour cette mission. Originaire d’Afrique également (Rwanda), Dorothée Munyaneza donnera son solo Toi, moi, tituba les 16 et 17 janvier. Dans une lecture post-colonialiste, il s’agira de voir comment un corps peut porter l’héritage des générations précédentes, chargé ici de la traite des esclaves et du génocide au Rwanda.
Je tiens à signaler aussi la reprise de la grande pièce pour 12 danseurs d’A.Senatore In comune, les 23 et 24 janvier. Ce sera son au revoir à Nantes où elle a travaillé de façon si pertinente. Ce spectacle sera donné à Mixt, ex-Grand T, où Ambra avait présenté à Nantes sa toute première pièce Aringa rossa. Le CCNN fait partie du pôle européen Solstice, avec à Nantes Mixt et le Lieu unique et à Angers le CDN Le Quai et le Cndc. Ce pôle portera Borda, la pièce de le chorégraphe brésilienne Lia Rodriguès, les 22 et 23 janvier.
Y aura-t-il des créations ?
Oui, quatre, signées par les chorégraphes locaux que sont Léa Vinette (dont nous avons parlé dans ces colonnes), Audrey Bodiguel (respectivement Éclats et Carne tous deux donnés les 15 et 16 janvier), Sofian Jouini (La visite le 18 janvier) et David Drouard (Soutenir le 21 janvier). Léa Vinette est une jeune artiste talentueuse et à soutenir, avec une danse toute en organicité, affichant la puissance féminine et reliée à la mythologie. Elle est artiste associée au Cndc (centre national de danse contemporaine) d’Angers. Il est important de noter qu’au fil des années, certain.e.s artistes invité.e.s permettent de suivre leurs créations par étapes, depuis les premières ébauches jusqu’au produit fini. C’est le cas de Léa Vinette, d’Audrey Bodiguel et de Sofian Jouini. Une proposition originale aura lieu au Nouveau Studio théâtre les 16 et 17 janvier : Laurent Cebe, en résidence dans le lieu pendant trois ans, a invité deux artistes, Cédric Cherdel et Aude Lachaise, à « croiser leurs récits ». Ce sera une soirée partagée entre fragments et portrait.
Comme l’an dernier, quatre thématiques seront proposées au public ?
Ce sont des fils rouges qui proposent des parcours parmi les nombreuses offres du festival. Elles s’intitulent « Dialogue entre disciplines et hybridation », « Le corps comme archive et mémoire », « Les dynamiques du vivant » et enfin « Résistances, transformations et réinvention des formes. Elles ont émergé au fur et à mesure que travaillait le comité de programmation. Celui-ci tient à privilégier la diversité des esthétiques et les différentes façons d’approcher la danse contemporaine. La culture chorégraphique n’est pas oubliée, car des propositions d’autres générations seront présentes, comme la soirée Emmanuelle Huynh/Boris Charmatz le 17 janvier. On y verra repris leur duo Étrangler le temps, dans lequel le Boléro 2 d’Odile Duboc est dansé au ralenti. Cette pièce illustre bien la catégorie « Le corps comme archive et mémoire ».
D’autres moments à souligner à l’intérieur de ces quatre thématiques ?
Dans « Dynamiques du vivant », je recommande MOS le 30 janvier, un laboratoire où l’artiste grecque Ioanna Paraskevopoulou explore et improvise sur le lien entre danse, histoire du cinéma, bruitage sonore et musique de film. Il y a aussi Tendre carcasse le 22 janvier, signée d’un chorégraphe québécois, Arthur Pérole, traitant de la construction de l’identité, avec quatre jeunes danseurs.
Je mets dans cette thématique la pièce In comune d’Ambra Senatore, une grande fresque humaine qui parle avec humour du vivre ensemble d’un groupe se renouvelant sans cesse. Dans « Résistances… », l’artiste brésilienne incontournable qu’est Lia Rodriguès proposera au Lieu unique Borda, une interrogation sur la question de la frontière avec une installation plastique impressionnante.
De son côté, venu du Luxembourg et programmé par le théâtre Francine Vasse le 21 janvier, Giovanni Zazzera proposera deux pièces, Negare, solo entre théâtre et danse et (Di)sperare, duo féminin vibrant, entre écoute et illusion, rituel et chute partagée. Au FRAC, la danseuse ukrainienne Rita Lira proposera avec TRAP en continu un solo entre enfermement et libération.
On ne peut tout lister ?
Les propositions sont nombreuses et c’est une vraie belle édition malgré les coupes budgétaires. Nous regrettons d’avoir dû supprimer les master-classes, la pratique amateur et les table-rondes. Nous continuons néanmoins à proposer des conférences, des projections comme celles au Grand Café à Saint-Nazaire ou au Cinématographe à Nantes.
Visuel : © Visuel Trajectoires 2026, création graphique Alice Hameau
Billetterie à retrouver ici