Le Festival A Corps de Poitiers vient de s’achever après 9 jours d’intenses découvertes : l’occasion de rappeler ce qui fait sa spécificité, à savoir la venue d’étudiants de tous pays et de toutes filières avec leurs créations au cœur d’une programmation professionnelle… Et d’écouter Isabelle Lamothe, sa fondatrice il y a 32 ans, nous partager son histoire et ses valeurs.
Unique en son genre : aucun festival de danse en France ne peut se targuer d’accueillir autant de jeunes gens. Ça se voit dans les salles parmi les spectateurs, ça se vérifie dans la ville au détour d’une place pour une performance d’étudiants XXL (Kommos, de Christophe Béranger et Jonathan Pranlas-Descours), dans les échauffements collectifs, lors de l’atelier critique Et si on en causait ?, dans les bals… Et surtout, ce sont eux qui jalonnent la programmation du festival à travers les créations qu’ils viennent montrer à Poitiers, fruit de leur travail avec des chorégraphes professionnels. Cette année, ils étaient 12 groupes amateurs de 5 pays différents à tenir le haut de l’affiche. On est loin de la première édition, qui fut uniquement une journée de rencontres de travaux d’étudiants à l’initiative d’Isabelle Lamothe, professeure d’EPS à l’université, qui prend alors attache auprès du centre d’animation Beaulieu, maison de quartier dotée d’un très beau plateau située à deux pas du campus. Mais son intuition était la bonne : l’année suivante, d’autres universités rejoignent le projet, et des artistes créent avec les étudiants. « Et puis, petit à petit, c’est devenu un festival avec toujours cette même idée, qui était l’enjeu de départ, c’est-à-dire de rencontrer des artistes à la fois dans la pratique, à la fois dans la découverte de leurs œuvres, et puis dans la réflexion », nous raconte-t-elle. « On est donc vraiment sur les trois piliers de l’éducation artistique et culturelle, et ça s’est construit comme ça ».
Trente-deux ans ont vu se développer le projet sur ces trois piliers, au fur et à mesure de l’évolution du paysage culturel local. On pense notamment au Théâtre – scène nationale de Poitiers, qui devient partenaire, puis, sous l’impulsion de Jérôme Lecardeur et dans son nouveau lieu et actuelle dénomination TAP, intensifie la dimension festivalière avec une plus grande programmation de spectacles professionnels. Aujourd’hui, la directrice Raphaëlle Girard a évidemment repris le flambeau. « Cet ADN du festival est pour elle très important et elle a vraiment envie de le poursuivre dans ce lien avec les amateurs. On le constate notamment sur la brochure éditée par le TAP, où amateurs et professionnels sont au même niveau ». Un ADN porté par des valeurs profondément ancrées chez cette passionnante et passionnée professeure agrégée, qui fut aussi, pendant 16 ans, vice-présidente Culture de l’Université de Poitiers : « La valeur première est celle de la rencontre, au sens étymologique, c’est-à-dire se heurter, aller se frotter à quelque chose qui va nous transformer. On touche à la question de la liberté, de l’émancipation, à la façon dont on apprend de soi par la danse et par une réflexion sur ce corps sensible. On devient sujet au cœur d’un collectif ».
Isabelle Lamothe nous précise : « À ces étudiants, on ne leur apprend pas la danse, on les fait danser. C’est-à-dire qu’on les met en mouvement. On les met dans ce mouvement à la fois du corps, mais aussi dans ce mouvement presque politique, d’une émancipation ». Des mots qui résonnent particulièrement dans Rites and Wrongs, dansé par les étudiants de l’université de Tübingen (Allemagne) avec la chorégraphe Katja Büchtemann. Ils ont offert un véritable espace de soin, d’humour et de soulèvement, rempli de surprises et de générosité. Plus tôt dans la soirée, ce sont des lycéennes de La Rochelle qui ont prouvé que la fameuse pièce Témoin, de Saïdo Lehlouh, pouvait s’affranchir de sa propre écriture urbaine et accueillir d’autres corps dans une même idée du collectif. L’université d’Hawaï a su aussi nous réserver un étonnant voyage au clair de lune, jusqu’au détonant switch final porté par les chorégraphes Sami L.A. Akuna et Kara Jhalak Miller. Isabelle Lamothe encadre également l’ARC, Atelier de Recherche Chorégraphique de l’université de Poitiers. Celui-ci a travaillé avec la chorégraphe Rebecca Journo, qui a démultiplié pour l’occasion un de ses fameux solos, devenu sur la grande scène du TAP Le Genre Cigale. Un moment suspendu dans la moiteur d’états de corps puissants, qui permettent à Isabelle Lamothe de conclure : « Tous les corps ont leur place sur scène. Aujourd’hui, on ne présente que des danseurs et danseuses formatés. Il faut déconstruire tout ça et aller vers un corps sensible. C’est ça notre humanité, en fait. Ces projets, c’est ce que ça va ouvrir, dégager, déployer dans notre sensibilité, humainement ».
visuel @TAP
Festival A Corps, du 25 mars au 2 avril