Cult.news est allé à la rencontre de Chloé Thévenin et vous livre son échange avec la compositrice, musicienne et DJ qui brille une fois de plus sur la scène artistique française avec l’hypnotique musique du film Gourou.
J’ai justement l’habitude de simplifier mon métier en disant que je suis DJ, et généralement mon entourage rétorque “bah oui mais pourquoi est-ce que tu ne dis pas tout ce que tu fais par ailleurs ?” Car c’est en réalité assez compliqué de faire la liste détaillée de tout ce en quoi consiste mon métier. J’ai donc tendance à dire que je suis musicienne.
Ça fait bientôt trente ans que je joue au Rex. J’ai traversé les époques avec le Rex, j’ai grandi avec lui. Pour moi c’était un peu le temple de la techno, comme il y en avait peu à Paris quand j’ai débuté. J’ai commencé à jouer régulièrement là-bas au début des années 2000. Par la suite, j’ai pu avoir une résidence. C’est amusant parce que le nom de ma résidence à un moment donné a changé, j’ai appelé ma soirée Lumière noire, et après c’est devenu le nom de mon label. Je me sens donc comme à la maison, dans une zone de confort. Les collègues sont devenus des amis. Le programmateur actuel est là depuis quelques années, il fait un super travail. Ce que j’aime au Rex, c’est que les gens qui viennent, viennent pour écouter, vraiment. Contrairement aux boîtes de nuit, il n’y a pas de carrés avec les tables et les bouteilles. Le Rex, c’est de l’anti-discothèque, c’est du clubbing. On est véritablement en immersion dans le son. Les gens qui viennent connaissent l’identité de la soirée, ils connaissent ma musique et sont ouverts à mes propositions, aux artistes que j’invite. Comme je n’y joue pas tous les mois, revenir ici c’est un peu comme un rendez-vous attendu.
Ce n’est effectivement pas du tout le même travail. Lorsque je compose pour la danse, et je pense notamment au spectacle de Maud Le Pladec, c’est de la composition musicale qui m’amène ailleurs que le clubbing, plus institutionnelle, peut-être. C’est surtout un travail qui se fait sur la longueur, en interaction avec les artistes. Quand je travaille avec les danseurs du ballet de Lorraine, c’est Maud Le Pladec qui me fait une commande, et qui voit ensuite ce que ça donne, par mon prisme. C’est un travail qui se construit en parallèle d’une chorégraphie, et évolue sur la durée, là où quand je mixe, c’est un one shot, je joue en direct des morceaux qui m’inspirent en fonction de ce que je reçois du public et je suis dans l’instant présent. Donc travailler avec des danseurs contemporains est tout à fait à l’opposé de ce que je fais en club.
Pour moi, le procédé est le même : on vient me chercher. Les artistes savent généralement dans quelle zone je me situe, puis ils me font une commande. Je travaille par exemple avec Noémie Goudal, une artiste plasticienne, qui a réalisé la pochette de mon précédent album, sorti en 2017. On a ensuite travaillé sur un de ses projets, Anima, avec Maëlle Poesy.
Yann Gozlan a fait appel à moi car il voulait de la musique électronique sur ce film. Il m’a demandé d’accompagner le personnage de Mathieu Vasseur, incarné par Pierre Niney, et sa dérive psychologique. Au départ, coach Matt est une personne dotée d’un don pour rassembler des gens fan de lui. Il insuffle des directions de vie et donne des conseils. Sauf qu’au fur et à mesure, le personnage ne prend pas forcément les meilleures décisions et ne fait pas forcément prendre les meilleures décisions…la musique électronique vient accompagner tout ça. Avec une forme de musicalité, bien sûr, mais aussi une puissance de transformation des sons, qui grandissent. La musique s’est donc créée en même temps que le montage image. J’ai reçu des scènes avec Pierre Niney qui s’emporte dans le rôle du gourou, et moi je devais accompagner ça. C’est un véritable challenge. D’autant qu’il faut à la fois composer avec la musique diégétique, qui est donc présente dans l’univers du film, audible des personnages, et extra diégétique, qui d’ailleurs sort parfois des cases de l’électro, avec Mozart notamment.
Pas du tout, ça appartient à la réalisation pure de Yann Gozlan. Dans les films, il y a souvent des musiques additionnelles, des syncros on appelle ça. Dans Gourou, il y a par exemple un morceau de Justice, ou encore Sirius du groupe The Alan Parson project. Ce sont aussi des points de départ à ma création : de la même façon que le personnage évolue, mes morceaux sont évolutifs, dans l’idée de rester cohérente avec les choix musicaux du réalisateur.
Gourou vient juste de sortir. C’est peut-être trop tôt pour le dire. Par ailleurs, la musique peut parfois être en trop dans les films. J’aime aussi ces réalisations où la musique n’est pas trop présente pour laisser place au texte. Dans tous les cas, je respecte l’intention d’un réalisateur-réalisatrice. Je vois si j’ai ma place dans le projet, si je peux apporter quelque chose. Par exemple, j’ai travaillé sur le film de Mélissa Drigeard, Le gang des amazones, et musicalement on est complètement ailleurs, avec très peu de musique. À l’inverse, dans Gourou, je me suis pleinement épanouie musicalement, dans le sens où Yann Gozlan accorde une place très importante à la musique dans ces films. En quelque sorte, j’étais le chef d’orchestre, même si c’est lui qui a le final cut. Et il ne faut pas oublier que tout ça se fait grâce au travail des monteurs sons et des équipes. Mais je ne fais pas que de la musique de film, et heureusement!
Collaborer reste très enrichissant pour moi, puisque ça me “déplace”. Je suis amenée à rencontrer des gens très intéressants et peut-être que je n’aurais pas composé telle musique seule, sur un format album, justement. Mais à un moment donné, le fait de travailler sur ma musique, c’est une manière de me recentrer. À ce moment-là, si je veux faire appel à d’autres intervenants, l’idée vient de moi, pour un projet qui est mien. J’ai en effet composé un album solo en 2017, mais depuis j’ai également créé un album en duo avec une musicienne de marimba, Vassilena Serafimova. On a beaucoup tourné ensemble et on continue : elle organise trois soirées de chants bulgares à la Philharmonie de Paris, et je suis sur une de ces soirées. Le lendemain c’est Thomas Enhco… j’ai aussi fait un album avec Ben Shemie, du groupe canadien Suuns, et j’ai sorti d’autres EP sur des labels autres que Lumière noire. J’ai toujours ce besoin de composer des morceaux en pensant “club”. D’ailleurs, quand je travaille sur une musique de film, il me vient parfois l’envie d’écouter quelque chose de plus radical, d’écouter du son, d’allumer mes boîtes à rythme et de m’amuser avec de l’acid. Alors j’essaie mes sons en club, je reviens en studio, je les peaufine. Et quand ils sortent, je n’aime pas forcément les jouer de suite. Je préfère être en décalage : soit je les joue avant, soit bien après.
C’est une question qui revient un peu à l’échelle planétaire et pas qu’à Paris. La place des femmes a évolué dans le milieu de la musique électronique puisqu’aujourd’hui la plupart des programmations prônent la mixité, et sont même mal vues si elles ne le sont pas. Il y a une réelle conscience dans ce sens-là. Moi, quand j’ai commencé, il y avait très peu de femmes DJ et productrices, donc je n’avais pas vraiment d’exemple. Je me suis donc retrouvée confrontée aux inégalités hommes-femmes. Je l’ai vu par les salaires notamment, puisque j’étais moins bien payée que mes confrères… Je n’ai pas conscientisé le problème tout de suite, mais je l’ai compris au fur et à mesure. Ce qui m’a amené à travailler plus, afin d’être la plus indépendante possible, pour faire ma musique. C’est sans doute aussi ce qui m’a poussé à créer mon label, pour avoir mon safe space et choisir les personnes qui viennent dedans.
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© Lumière noire