Il est des disparitions qui ne provoquent pas de fracas, mais un silence. Le 22 janvier 2026, Marian Goodman s’est éteinte paisiblement, à l’âge de 97 ans. Avec elle disparaît bien plus qu’une grande galeriste. Elle incarnait une manière d’habiter l’art, d’en prendre soin et d’en assumer la responsabilité. Marian Goodman n’a jamais occupé le devant de la scène. Elle en a dessiné les lignes de force.
Née en 1928, Marian Goodman traverse presque un siècle d’histoire de l’art sans jamais se laisser enfermer dans des catégories.
Lorsqu’elle débute, le monde de l’art est encore dominé par des figures de pouvoir visibles, parfois tonitruantes. Elle y entre autrement, avec une conviction simple : la galerie peut être un lieu d’exigence intellectuelle avant d’être un espace de reconnaissance publique et de commercialisation.
Très tôt, elle accompagne des œuvres qui ne cherchent ni l’évidence ni la séduction immédiate. Son histoire se tisse au fil de fidélités longues, patientes, construites sur la durée. La galerie devient alors un espace de possibilités, où l’œuvre peut exister avant d’être comprise, parfois même avant d’être acceptée.
Ce qui distinguait Marian Goodman n’était ni le goût du spectaculaire, ni la recherche de l’intuition fulgurante. C’était le regard.
Un regard formé dans le temps long, attentif aux œuvres conceptuelles, aux pratiques critiques, aux formes qui déplacent les cadres…
C’est ce regard qui l’amène à défendre avec constance des artistes comme Marcel Broodthaers, Dan Graham, Gerhard Richter, ou encore Michael Snow : des œuvres où l’art se pense autant qu’il se regarde.
Marian Goodman n’a jamais cherché à simplifier ces démarches, elle assumait au contraire leur complexité, convaincue que le rôle du galeriste est d’accompagner la pensée des artistes et non de la lisser.
Au fil des décennies, la galerie Marian Goodman a constitué une constellation rare par sa cohérence intellectuelle, une famille d’artistes unie non par un style, mais par une exigence commune.
Aux côtés de figures majeures de l’art conceptuel et post-conceptuel, elle accompagne des artistes comme Christian Boltanski, Giulio Paolini, James Coleman, Eija-Liisa Ahtila, Tacita Dean, Pierre Huyghe, Anri Sala ou encore William Kentridge.
Autant de pratiques singulières, souvent indisciplinées, qui trouvent chez Marian Goodman un cadre de confiance, de rigueur et de liberté.
L’un des gestes les plus structurants de Marian Goodman est d’avoir réussi à construire un dialogue transatlantique durable. Elle introduit aux États-Unis des artistes européens majeurs, tout en offrant à leurs œuvres un contexte de lecture respectueux de leur complexité.
Il ne s’agissait jamais d’exportation, encore moins d’appropriation. Marian Goodman travaillait à la traduction des idées, à la circulation des formes, à la mise en résonance des scènes artistiques. Sa galerie devint un lieu de passage, un espace de frottement fécond.
Chez Marian Goodman, la galerie n’a jamais été uniquement un espace de monstration. Elle était aussi un lieu de pensée.
Les œuvres qu’elle défend, souvent critiques, toujours exigeantes, interrogent la mémoire, le pouvoir, l’histoire, la représentation.
À l’heure où le monde de l’art semble parfois céder à l’accélération et à la spectacularisation, ce modèle rare et précieux apparaît presque à contre-temps. Et pourtant, il est d’une actualité saisissante.
Ce que Marian Goodman laisse derrière elle ne se résume ni à une galerie, ni à une liste d’artistes, ni à une page d’histoire. Elle laisse une grammaire du regard.
Une manière de croire en la durée, de confiance à l’intelligence des œuvres, et d’accepter que certaines pratiques prennent du temps pour rencontrer leur public.
Aujourd’hui, les salles continuent d’accueillir les œuvres qu’elle a révélées et défendues. Marian Goodman n’est plus là pour les regarder. Mais son regard demeure — inscrit dans chaque œuvre qu’elle a rendue possible.
Crédit photo : Marian Goodman, Photo by Thomas Struth. Courtesy the artist and Marian Goodman Gallery, New York