La parution d’un nouveau texte d’un Prix Nobel de littérature est toujours un événement. Mais en se penchant sur Déclaration de la personne d’Elfriede Jelinek, tout juste paru au Seuil, force est de constater que le texte ne se dévoile pas aisément. Ce qui nous a donné envie de nous entretenir avec sa traductrice, Sophie Andrée Fusek, que nous remercions pour son temps et ses éclaircissements.
C’est intéressant que vous releviez cette dénomination de « roman ». Le texte d’Elfriede Jelinek, Déclaration de la personne échappe aux caractérisations habituelles. Peu importe que vous le considérez comme un roman ou comme une pièce de théâtre, c’est plutôt une masse de texte, un flot de paroles. La forme est profondément hybride et volontairement indéfinie.
De quoi parle le texte ? Et bien, il ne se résume pas facilement ! L’un des fils rouges est une enquête fiscale. Tout peut être retenu contre l’accusée, jusque dans les détails les plus insignifiants de sa vie privée, ce qui installe un climat d’arbitraire et d’oppression. Elfriede Jelinek se réfère ici à ses propres démêlés avec le fisc allemand. Mais le texte déborde ce cadre narratif. Il devient une véritable diatribe politique où l’accusée devient accusatrice. Jelinek dénonce alors une justice à deux vitesses, elle s’attaque aux grandes fraudes financières et à l’impunité des puissants. À travers cela, elle formule une critique plus large du capitalisme contemporain. Mais ce qui rend ce texte particulièrement touchant et troublant, c’est la dimension intime qui affleure. Pour la première fois, l’autrice revendique explicitement son inscription dans une histoire familiale marquée par la persécution. L’expérience d’être poursuivie par un État ravive une mémoire plus ancienne, liée aux violences du XXe siècle, et le texte mêle ainsi enquête fiscale et mémoire traumatique. L’autrice met à jour des rapprochements surprenants et dérangeants entre le système capitaliste, l’administration fiscale, la Shoah… mais aussi avec la pandémie de Covid.
Oui, vous avez raison : l’intrigue tend à s’effacer au profit d’un flux discursif, d’une écriture plus fragmentaire, plus associative, où la langue devient véritablement le lieu de l’action. Je ne suis pas certaine qu’il y ait un élément déclencheur unique, mais j’y vois plutôt une évolution cohérente. Elfriede Jelinek a toujours été très attentive aux discours — politiques, médiatiques, etc. — et son écriture s’est progressivement radicalisée pour les absorber, les détourner, les faire entendre autrement. Son orientation vers le théâtre est également très importante : elle a renforcé cette dimension de parole, de polyphonie, de texte à dire plus qu’à raconter. Et bien sûr, on peut aussi y voir une forme de radicalisation aussi bien esthétique que politique : face à une réalité de plus en plus complexe, saturée de discours et d’informations, le récit linéaire peut sembler insuffisant… Plutôt qu’une rupture, je parlerais donc d’une intensification. Elfriede Jelinek va plus loin dans ce qui était déjà présent dès ses débuts. Elle reste fidèle au moteur de son écriture — et qu’elle partage avec beaucoup d’écrivains et d’écrivaines : une confiance profonde dans la puissance critique de la langue.
À vrai dire, j’ai abordé Déclaration de la personne par le théâtre, en découvrant la mise en scène de Jossi Wieler au Deutsches Theater de Berlin. Mon point d’entrée a donc été la scène : la parole adressée, la voix incarnée. Ensuite, j’ai lu et relu le texte. Ce cheminement n’est pas fortuit… La traduction d’un tel texte passe en effet par plusieurs étapes. La première est une approche très sensible, presque musicale : il faut entendre une voix, un rythme, quelque chose qui devra ensuite trouver sa forme en français. Puis vient un travail beaucoup plus analytique : il s’agit de décortiquer chaque référence, chaque jeu de mots, d’identifier les réseaux de connotations pour suivre le cheminement de la pensée. Cela demande énormément de recherches, parce que le texte est traversé d’allusions à de personnages volontairement non nommés, de faits divers, d’éléments issus de la culture politique allemande et autrichienne, mais aussi de l’histoire, de la philosophie ou de la religion. Bref, un travail de détective.
Une fois ce travail accompli, il faut retrouver en français un mouvement de pensée vivant et naturel. Évidemment, tout ne peut pas être restitué : traduire ne consiste pas à tout expliquer, ce n’est pas un travail d’exégèse. Il s’agit plutôt de transposer le texte en retrouvant la même nécessité, le même rapport à la langue, le même mouvement de pensée dans et à travers la langue.
Oui, effectivement, Elfriede Jelinek est une autrice récluse, mais elle répond aux questions par mail.
Oui, je pense qu’effectivement, Elfriede Jelinek décrit ici très bien son propre style, non sans une bonne dose d’autodérision. Je vous remercie d’avoir cité ce passage : je le trouve très éclairant, parce qu’il met en évidence à la fois l’humour et la grande lucidité avec lesquels elle envisage sa propre écriture. Ce passage peut être d’ailleurs vu comme une clé de lecture : il dit à la fois la profusion, l’excès, mais aussi le plaisir du jeu avec la langue, et cette tension constante entre maîtrise et débordement qui fait toute la singularité de sons « style ».
Oui, il s’agit d’un long flux de parole, d’ une écriture non linéaire, rythmique, très musicale, où la langue déborde et se transforme sans cesse. Cette forme renforce l’impression d’envoûtement et d’oppression. La lecture du texte peut effectivement être très éprouvante.
Justement, il ne faut pas forcément tout comprendre et saisir chaque allusion ou connotation. Et, fondamentalement, il faut renoncer à l’idée d’un récit linéaire. Le texte doit plutôt se lire comme une voix, comme un long monologue rythmé, où le sens émerge par variations, répétitions et déplacements. La lecture peut se faire par fragments. On peut s’arrêter et y revenir. L’autrice elle-même refuse d’enfermer son texte dans un genre défini : à mon sens, les lecteurs et les lectrices sont tout aussi libres dans leur réception du texte. Au fond, il ne s’agit pas tant de suivre une intrigue que de se laisser porter par le travail de la langue, par sa musicalité, ses tensions, ses débordements , donc, ce qui compte, c’est le rapport sensible au texte.
Entretien réalisé par mail le 30 mars 2026
Déclaration de la personne, Elfriede JELINEK, traduit par Sophie Fusek, Seuil, 240 pages, 21,90 €