Le théâtre Gesher, troupe israélienne d’origine russe, menée par Itay Tiran, exilé de son pays depuis 8 ans pour protester contre l’actuel gouvernement, reprend au Théâtre National des Gémeaux sa version énergique de la pièce de William Shakespeare. C’est la comédienne Evgenia Dodena qui incarne un Richard III parfaitement fou de sang.
Les personnages s’agitent sur scène pendant que le public est en train de s’installer. Ils et elles effacent des grandes lettres affichées sur le mur du fond de la scène. A priori, tout est blanc : les murs, le sol, les radiateurs et même les ventilateurs qui carburent au plafond. Il n’y a que les 15 comédienn.e.s qui sont sanglé.e.s de costumes noirs plutôt atemporels et élégants. Dans une ambiance minimale, avec des tables des chaises, une lumière et des projections de cinéma qui rappellent les grands théâtres de l’est des années 2000 de Warlikowski à Serebrenikov, la mise en scène joue les damiers pour tyran sanguinaire joué par une grande dame. On passe du blanc au noir, couleurs tâchées du sang que Richard III a sur les mains.
Richard III, c’est la grande Evgenia Dodina (lire notre interview d’elle pour le film Mama à Cannes), indéniablement fiévreuse et inquiétante dans le rôle, surtout quand elle joue avec les tombes et les têtes coupées, pire que toutes les Judith et Salomé et Lilith réunies. Autour d’elle, tous les acteurs et toutes les actrices sont excellent.e.s, aussi bien au jeu, qu’au chant et à la danse, avec une oscillation qui va du chœur d’église à la hora populaire et traditionnelle. La grande croix du fond tombe, même si c’est en habits de bonne sœur que Richard III minaude pour accéder au pouvoir dans l’une des plus belles scènes visuelles proposées par la pièce. La force de ce Richard III est son flirt permanent avec le cabaret au sens mitteleuropéen, originel et politique du mot. Proférés en hébreu, les mots de Shakespeare flirtent avec le vocabulaire religieux. Avec l’attitude gouailleuse et sèche des acteur.ice.s, le sacré court-circuite avec un humour noir et décapant qui emporte la salle au bout des trois heures de spectacle.
Car oui, cela est surprenant d’entendre Richard III en hébreu, avec d’ailleurs pas mal d’accents russes, comme il est étonnant de voir la pièce transformée en comédie musicale où l’on croit sentir de grandes effluves d’encens. Mais la musique fonctionne à plein pour relier cette production qui se veut minimaliste à la société israélienne des derniers mois. Il faut faire l’effort de comprendre comme les chansons se relient à la mémoire collective israélienne, du très enfantin David roi d’Israël, à La Chanson pour la Paix, chant protestataire de la guerre des Six Jours, qui est produite en même temps qu’on tue, mais également Je n’ai pas d’autre pays qu’entonnaient les manifestants contre la réforme judiciaire… C’est donc ainsi qu’Evgenia Dodina dépasse le rôle de tyran assoiffé de sang pour venir révéler quelque chose d’atemporel dans la quête du pouvoir et les dégénérescences des régnants. Mais aussi très directement, pointer vers ce quelque chose de pourri au Royaume de Judée contre lequel la troupe proteste. Ce qui n’empêche pas la sécurité d’être maximale pendant les répétitions. Car même très critiques à l’égard du pouvoir en place, les membres du Théâtre Gesher et leur pièce sont pensés comme israéliens, et donc susceptibles d’attirer des actes violents.
Une production très théâtrale et presque opératique, qui est bizarrement un brin démodée dans ses références esthétiques et ses provocations au micro, mais qui soulève bien, comme elle le promet, des questions pour ici et maintenant.
(c) Daniel Kaminsky