Dans la nuit du 13 au 14 janvier, les agriculteurs sont postés, en face de l’Assemblée nationale, pour protester contre la politique agricole française. Mais lorsque certains crient fort, d’autres se bouchent les oreilles. Les artistes se proposent alors de relayer la voix des paysans.
«Si le paysan vend bien son blé, l’ouvrier meurt de faim. Si l’ouvrier mange, c’est le paysan qui crève.» Quel slogan! S’ il n’a jamais été scandé en manif, vous apprendrez que cette citation est celle du génial Emile Zola dans La Terre, paru en 1887, qui faisait déjà le constat de la misère paysanne. La révolte se fait la réponse évidente à l’injustice, et ce vieux réflexe ne date pas d’hier. Il n’y a qu’à penser aux fameuses Jacqueries qui sévissent déjà au Moyen-âge. Or, ce samedi 17 janvier, la signature de l’accord du libre-échange qui doit être signé entre l’Union européenne et les pays du Mercosur attise une fois de plus la colère des agriculteurs. Et pour cause : les accords de 2019 qui prévoient à terme la suppression de plus de 90 % des taxes sur l’importation, signent l’asphyxie des paysans français.
Et l’on s’étonne que plus personne ne veuille reprendre les exploitations! Les mouvements naturalistes du XIXe siècle dépeignent déjà les conditions de vie difficiles des agriculteurs. Le célèbre peintre Millet, avec Des glaneuses (1857), décrit la rudesse des conditions de vie de ces paysannes, contraintes de se casser le dos pour sauver quelques pauvres épis oubliés qui feront leur souper, contrastant outrageusement avec les grasses récoltes visibles à l’arrière-plan. À savoir que le glanage, tout comme le grappillage, sont au début du XIXe siècle des droits, dont l’abolition provoque en 1829 l’insurrection de paysans ariégeois (cet épisode n’est pas mentionné par hasard) grimés en femmes. C’est la guerre des demoiselles.
Dans la première moitié du XIXe siècle, près de 80% de la population française est paysanne. Aujourd’hui, les agriculteurs représentent seulement 2% des citoyens. La problématique est claire : comment faire entendre leur voix dans un monde où le commun des mortels se persuade que les denrées poussent sur les étagères d’un supermarché ? Comme souvent, la lutte passe par des symboles impactants : si vous vous étiez promenés en janvier 2019 rue d’Aubervilliers dans le XIXe arrondissement à Paris, vous auriez surement croisé La liberté guidant le peuple (2019), à la mode gilet jaune, de l’artiste de street art Pascal Boyart, désormais effacée.
De son côté, la dramaturge Emilie Rousset propose en 2024 d’ouvrir le dialogue entre agriculteurs, écologistes, ONG… elle explore la thématique du paysage sous différents points de vue dans Paysages partagés, sept pièces d’auteurs et d’autrices différents et différentes en extérieur, dont la sienne fait intervenir des interprètes locaux : agriculteurs, vignerons, membres d’ONG… À plus petite échelle, en novembre 2025, la pièce interactive Qui veut être mon repreneur ? rendue à Douillet le Joly retrace les difficultés à transmettre une exploitation agricole. Le stand de la chambre d’Agriculture est présent autour du spectacle pour sensibiliser le grand public à des questions dont il peine à percevoir la réalité. Alors entre révolte et dialogue, les arts ne sont pas de trop pour porter la voix d’une minorité indispensable.
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