Bertolt Brecht lui-même et son Berliner ensemble étaient venus le jouer (après Mère Courage) sur le lieu du Théâtre de la Ville dans les années 1950. Cet hiver 2026, Emmanuel Demarcy-Motta, le directeur des lieux et sa fidèle troupe nous partagent tout l’actualité du Cercle de Craie Caucasien. Un conte chinois revu par l’Europe sortie du nazisme. Un moment parfait de théâtre.
« Que choisissons-nous de défendre quand tout vacille ? », demande Emmanuel Demarcy-Motta dans les pages du programme de salle. Lorsque le gouverneur de Géorgie, en guerre avec la Perse, est destitué le jour de Pâques, une des domestiques de sa femme, Groucha (interprétée par Élodie Bouchez), se retrouve avec le bébé de ses anciens maîtres dans les bras, alors même qu’elle vient de se fiancer. C’est dangereux, c’est cher, ce n’est pas pratique et pourtant, elle marche six jours avec lui dans les bras, dans la neige, dans le froid. Elle court trouver refuge de l’autre côté des montagnes, chez son frère. Elle se sacrifie et l’élève. Que dira la justice si la mère biologique, qui a abandonné son petit, revient ? Qui est la vraie mère : celle qui a nourri et élevé le petit Michel ou celle qui l’a porté dans sa chair ? Il faut un magistrat de qualité pour trancher !
Pour ceux et celles qui ont vu Le Songe d’une nuit d’été ces deux dernières saisons, les premières minutes de ce Cercle de craie sont comme la reprise d’une longue conversation avec la troupe. Les siècles ont changé, mais c’est la même pénombre bleutée qui nous accueille. À travers les mouvements des actrices et des acteurs, quelque chose se transmet de Shakespeare à Brecht, qui offre un espèce d’ancrage charnel dans le théâtre. Et quelle troupe ! Ça joue, ça danse, ça chante du Schubert comme du folk. Presque toutes et tous prennent en charge plusieurs rôles dans des costumes chatoyants, avec — pour le peuple opprimé de Brecht — des visages écrasés par un voile. En juge génial, absurde, désordonné et pouilleux, Valérie Dashwood exerce un charisme qui hypnotise toute la seconde partie de la pièce ; en tyran ventru, Sandra Faure est irrésistible ; et en héroïne simple, morale, droite et aimante, Élodie Bouchez est émouvante.
De Brecht, on garde les apartés dans une jolie lumière. Mais les sous-titres du Berliner Ensemble s’effacent un peu dans cette craie qui modèle, dans de beaux décors, tout un monde qui nous devient très proche. Les bouleaux tremblotants, les dachas mal chauffées et les hautes montagnes s’étalent comme autant de joyaux, dans une scénographie très réussie et une lumière caravagesque. Dans ce contexte, et dans un rythme qui parvient à demeurer soutenu pendant 2 h 10, les mots de Brecht frappent, cognent et nous bouleversent. Profondément ému·e·s par les personnages et leurs mots, nous aussi nous posons la question de qui sauver, à quel prix et aussi au nom de quoi, en temps de crise. Quant à la question de la justice, c’est une ironie mordante, qui échappe à toutes les idéologies, qui vient nous cueillir pour que nous nous la posions sans faux-semblants et sans réassurance facile…
Si vous aimez le théâtre, le « vrai », vous ne pouvez pas manquer ce Cercle de craie.
Texte Bertolt Brecht (traduction Georges Proser), mise en scène Emmanuel Demarcy-Mota, avec la Troupe du Théâtre de la Ville : Élodie Bouchez, Marie-France Alvarez, Ilona Astoul, Céline Carrère, Jauris Casanova, Valérie Dashwood, Philippe Demarle, Édouard Eftimakis, Sandra Faure, Gaëlle Guillou, Sarah Karbasnikoff, Stéphane Krähenbühl, Gérald Maillet, Ludovic Parfait Goma, Jackee Toto.
(c) Jean-Louis Fernandez