Ce qui est frappant au XXIᵉ siècle, c’est que la maladie ne se joue plus seulement dans les œuvres, mais dans la communication autour des œuvres. Est-ce que c’est vraiment pas ma faute à moi si j’entends tout autour de moi ?
Ces dernières années, la maladie est devenue un argument public. Prenons l’exemple du rap. Chez Kanye West, elle est clairement le paravent de sa haine. Bipolarité, troubles psychiques, errance diagnostique… : tout est convoqué pour fabriquer un récit d’excuses qui lui donnerait le droit de proférer des propos inacceptables auprès de millions de personnes. Ses errances n’effacent ni la portée politique d’une parole pro-Trump, ni ses conséquences. À l’inverse, Pone incarne une tout autre position. Atteint de la SLA, privé de mouvement, il continue pourtant de faire circuler la musique, les idées, la mémoire du hip-hop. Entre ces deux pôles, DJ Snake choisit l’arrêt. Annuler des concerts, reconnaître une limite, accepter de ne pas répondre à la logique du flux permanent. Dans une industrie qui confond trop souvent performance et valeur, cet aveu de fragilité est un geste rare. Il rappelle qu’un corps n’est pas une machine, et que s’interrompre peut être une forme de lucidité.
Cette question traverse de plein fouet les champs culturels, précisément parce que la fragilité n’est plus seulement inscrite dans les œuvres mais mise en scène dans leur circulation publique. En série, on a tellement adoré slalomer dans des pathologies – pourtant terribles – que soigne Florence Longpré dans <em>Empathie. Un parcours très compréhensif, mais où la question de la responsabilité – plutôt que celle de la faute – est traitée avec un sérieux admirable.
En danse, Michael Turinsky, notre immense révélation de 2025, est une figure décisive : son travail, depuis un corps handicapé, ne cherche ni l’exception ni l’exemplarité, mais redéfinit en profondeur les notions de représentations en deplaçant la définition du public. Dans le même temps, des chorégraphes de la lenteur et de l’attention somatique, comme Myriam Gourfink dont la pièce Almasty clôturera cette édition de Faits d’Hiver, redéfinissent l’acte de bouger comme un soin. Des icônes sortent peu à peu de leur gangue de normalité et tombent de leur piédestal pour nous laisser voir leur maladie : Hola Frida, d’André Kadi et Karine Vézina nous raconte, en animé, la poliomyélite de l’enfant et future artiste Frida Kahlo.
Et l’on peut dire que l’un des textes marquant de l’année 2025 est évidemment le courageux manifeste de Nicolas Demorand, la voix qui nous accompagne le matin depuis des années pour nous informer. Le journaliste a dévoilé des abysses de fragilité et remis la santé mentale du côté de la partie visible des continents de notre mappemonde sociale et culturelle. Et en ce moment, l’Institut du monde arabe accueille des archives de créations réalisées lors d’ateliers thérapeutiques à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville, dans une réhabilitation des patients et de leur capacité de création au sein d’une institution solide.
Ce qui se joue, partout, n’est donc pas le fait d’être fragile, mais ce que cette fragilité produit : soit une transformation réelle des formes, des rythmes et des responsabilités, soit un alibi narratif destiné à suspendre la critique et à neutraliser la portée politique de la parole.
Une belle semaine à vous, qu’elle soit à la fois lumineuse et lucide, donc
Amélie et Yaël
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Visuel : BMT, Une fleur, IMA (c) Alberto Ricci