Le mardi 10 mars, nous avions rendez-vous à la résidence Saint-Jacques pour vivre une soirée singulière. Le directeur de l’établissement, Jean-François Klos, et l’animateur, plus connu dans le monde du spectacle vivant sous le nom de Monsieur A, y organisaient pour la première fois un défilé intergénérationnel sous le signe du cabaret.
Le principe, sur le papier, semble simple : des résident·es dynamiques de cette maison de retraite habillé·es pour un soir par les mains de fée des maisons de couture Maison Marti et Thoreau_ro, sous la houlette du maître loyal de la soirée, celui que l’on ne présente plus, Martin Poppins.
Mais dans la réalité, cette soirée est bien plus qu’un effet d’annonce.
« Nous voulions montrer que la maison de retraite peut aussi être un lieu de culture et de création », explique Jean-François Klos.
L’idée est née quelques mois plus tôt, après un premier projet artistique mené avec les résident·es. Pendant six mois, certain·es d’entre eux avaient travaillé à la réalisation d’autoportraits présentés lors d’une exposition intitulée Fragments.
« Pendant le vernissage, les familles et les résidents nous ont dit : il faut continuer cette vie culturelle », raconte le directeur. « Ils ont soif de ça. »
Le projet du défilé est alors apparu presque naturellement. Certain·es résident·es avaient travaillé dans la mode au cours de leur vie : styliste, couturière, collaborateur·rice de maisons de couture.
« Ils nous ont dit : pourquoi on ne ferait pas quelque chose autour de la mode ? »
Le projet a ensuite pris forme dans un travail collectif mêlant équipes de la résidence et jeunes créateur·rices.
« C’est un travail de plusieurs mois en équipe avec les jeunes créateurs. On a fait de l’intergénérationnel. Ils ont répondu à un post Instagram en disant : est-ce que vous voulez bien faire de la mode avec nos résidents ? »
Les designers, souvent à peine sortis d’écoles de mode, ont accepté le défi. Certains cousaient encore leurs pièces dans les coulisses quelques minutes avant le défilé.
Au-delà de l’événement lui-même, l’impact est aussi collectif.
« Des événements comme ça nous renforcent. Ça solidifie l’équipe, l’esprit, la cohésion », confie Jean-François Klos. « Ce sont des métiers durs. Alors ces moments-là donnent de l’énergie à tout le monde. »
Dans le hall de la résidence, transformé pour l’occasion, un tapis rouge déroule sa ligne entre deux rangées de chaises disposées comme lors d’un véritable défilé de mode.
Au premier rang, quelques figures de la mode et des médias. Mais surtout les familles des résident·es, venues nombreuses pour les applaudir. On reconnaît dans les rangs des enfants, des petit·es-enfants, des ami·es et d’autres résident·es curieux·ses de découvrir le spectacle.

Lorsque les premières notes lyriques de Martin Poppins résonnent dans la salle, un frisson parcourt l’assemblée. Sa voix et ses habits de lumière surgissent dans un lieu où l’on ne s’attend pas forcément à rencontrer cet éclat musical.
Martin Poppins, qui a accepté l’invitation de Monsieur A, voit dans cette soirée bien plus qu’une simple performance.
« Pour moi, une maison de retraite, ce n’est surtout pas un endroit figé. C’est un endroit de vie », explique-t-il.
L’artiste s’intéresse depuis longtemps aux effets de la voix et de sa vibration. Il observe combien l’attention portée à ces techniques peut réveiller l’attention des résident·es et provoquer des émotions fortes.
Cette intuition rejoint les recherches de Mariam Sarkissian, chanteuse lyrique, pédagogue et chercheuse, qui travaille sur les effets cognitifs et émotionnels de la voix.
Sa méthode agit comme « une stimulation cognitive » susceptible d’améliorer « la santé mentale, la mémoire, la créativité, toutes sortes de fonctions cognitives ».
Dans ce contexte, la soirée prend une dimension particulière : l’art devient aussi un espace de stimulation et de lien.
Martin Poppins introduit ensuite le directeur artistique de la soirée, Monsieur A, qui livre un numéro de danse habité avant de laisser place aux véritables stars de la soirée : les résident·es.
Directeur artistique du Cabaret des Lumières et responsable de la vie sociale à la résidence Saint-Jacques, il revendique une vision du cabaret comme art du mélange.
« Je me considère comme une personne queer », explique-t-il. « Une personne bizarre, au sens noble du terme. Parce que bizarre, c’est l’étrangeté, c’est la différence. »
Pour lui, l’événement répond à une ambition plus large : transformer le regard porté sur ces lieux.
« Cet événement n’est pas venu de moi, il est venu de nous deux », dit-il à propos de Jean-François Klos.
« Il fallait créer quelque chose ensemble entre les résident·es, l’intergénérationnel et montrer aussi une autre image du groupe Emeis. Il n’y a pas que du soin. Il y a aussi du vivant. »

S’élancent alors sur le runway improvisé Michelle, Sophie, Joël, Geneviève, Fanny, Rosette, Jacqueline et Josette, au bras de leurs soignant·es Martha, Michaela, Mariam, Ilyes, Jean-François, Valentin et Bony.
Dans la salle, l’enthousiasme est immédiat. Les familles, les ami·es et les invité·es applaudissent avec ferveur ces mannequins pas comme les autres.
Rosette Jarry résume la situation avec son humour franc.
« C’est quand même très important. Surtout pour moi qui n’a jamais fait de défilé. Qu’on prenne les personnes d’un certain âge, et d’un âge certain… on se sent jeune. »
Elle ajoute, malicieuse :
« J’ai 84 ans. Alors vous savez ce que je dis ? 48 ans. »
Elle raconte aussi avoir choisi elle-même sa tenue.
« Moi, j’aime la simplicité avec des petits détails. »
Et quand on lui demande si cela l’a émue :
« Ah ben oui, parce que c’est mon premier défilé. »
Du côté des proches, l’émotion est tout aussi forte.
Fanny, l’une des résidentes du défilé, résume simplement :
« J’aime danser, alors voilà. »
Sa fille Déborah raconte combien cette soirée bouscule les représentations.
« Ça fait plaisir de vivre ce genre de choses dans un endroit comme celui-là. Je ne m’y attendais pas et ça me rend très heureuse. »
Elle ajoute :
« Ça retravaille un peu tout l’imaginaire qu’on peut avoir autour de ce qu’est une maison de retraite. »

Les soignant·es vivent aussi le moment avec intensité.
Ilyès, aide-soignant de 27 ans, parle d’« une bonne initiative ». Il défilait avec Michelle Constantin, dont il poussait le fauteuil sur le tapis rouge.
« J’étais surpris et fier et content », raconte-t-il.
« J’ai vu de la joie sur leur visage. »

Parmi les créateur·rices de la soirée, Théo, fondateur de Thoreau_ro, développe une approche située à la frontière entre costume de scène et création de mode.
Sa collection est inspirée de Rhinocéros d’Eugène Ionesco.
« Je pense qu’on doit ramener la culture partout, même dans les maisons de retraite », explique-t-il.
Ses silhouettes jouent avec les volumes et les codes du genre, dans une approche non genrée que l’on retrouve également dans la démarche de Maison Marti.
Pour Théo, le défilé prend ici une dimension particulière.
« C’est assez touchant. Je trouve ça encore plus touchant que si on fait juste des mannequins sans émotion. Là, eux, ils le vivent vraiment à 100 %. »
Lors du dernier passage des résident·es sur le podium, accompagné·es de leurs soignant·es, une scène inattendue suspend la soirée.
Deux petits-enfants quittent leur rang et traversent la salle en courant pour venir enlacer leur grand-mère encore sur le tapis rouge.
La résidente, très émue et manifestement fière de son défilé, les serre contre elle sous les applaudissements du public.
Pendant quelques secondes, le défilé s’efface derrière un moment de famille simple et bouleversant.
Dans la salle, beaucoup ont les yeux humides.

Jean-François Klos garde lui aussi en mémoire un instant très précis de la soirée.
La résidente avec qui il défilait, Rosette Jarry, lui glisse juste avant de franchir le rideau :
« J’ai l’impression d’être Alice au pays des merveilles. »
Sur le moment, le directeur avoue avoir été profondément touché.
« Je me suis dit : je vais pleurer juste avant de passer. Alors je lui ai répondu : allez, on y va, on est Alice au pays des merveilles. »
Pour lui, cette phrase résume parfaitement l’esprit de la soirée.
« On a 80, 90 ans, mais en fait on vit. »
À la résidence Saint-Jacques, l’aventure culturelle ne fait que commencer.
« On va continuer des événements culturels régulièrement », promet Jean-François Klos.
Puis il ajoute, simplement :
« Franchement, c’est ce qui nous fait vivre. »
Maison de retraite Saint-Jacques
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Monsieur A
Artiste
Martin Poppins
Designers
Maison Marti
Instagram : @maison.marti
Thoreau_ro
Instagram : @thoreau_ro
Propos recueillis et visuels
Mélodie Braka