Le grand corps rouge de la Scène nationale du Phénix et ses quatre salles règne au coeur d’une création incessante de quatre jours au « Cabaret de Curiosités », qui est – comme son nom ne l’indique peut-être pas tout à fait- un festival d’expérimentations scéniques. Depuis treize ans, le festival aimante la création théâtrale de la Région, la France et même l’Europe, avec une passerelle puissante vers la Belgique et – cette année – un focus ukrainien. Cult.news a passé deux jours sur place à enchaîner les émotions au milieu de très nombreux lycéens.
Lorsque nous entrons dans le ventre du Phénix, tout est à la fois très vivant et très organisé. Le café sert des verres, un grand panneau détaille les navettes du jour pour rater un minimum des nombreux projets et spectacles présentés, un peu de musique – live et ukrainienne ou enregistrée – provient d’une scène organisée dans le hall d’entrée et de nombreux lycéens jouent avec le photomaton, s’instagramment en mode « 1,2,3 Soleil» et interrogent aussi leur prof sur tel ou tel point de la pièce.
Car ces 200 élèves venus de trois lycées et qui ont choisi l’option théâtre ne se contente pas de s’asseoir et absorber un maximum de théâtre ! En fin de festival dans une des deux salles qu’ils utilisent eux-mêmes pour répéter, ils et elles donnent une restitution drôle et fidèle de tout ce qui a été vu et vécu pendant le festival. Ils sont répartis en deux groupes et nous avons eu la chance de nous glisser dans le public pour assister à ces deux versions de leur spectacle très vivant. Une expérience où on nous a proposé aussi bien un soin du visage coréen, qu’une bio romance d’une directrice de théâtre qui rejoue Emily in Paris, ou encore un choeur de garçons et de filles qui appellent à la vie, à la création et à la liberté, à Valenciennes, comme à Téhéran ou Dnipro. Au Phénix, la relève est donc déjà là.
Et en effet cette édition du festival ne se limite pas à la scène. Alors que Mina Kavani est venue jouer Ma maison est noire (lire notre article) en début de festival, jeudi 5 et vendredi 6 mars les platines du halls étaient aux mains d’artistes ukrainiens qui nous ont fait danser. Et vendredi matin, une rencontre était organisée avec le Centre de culture contemporaine de Dnipro sur la création en temps de guerre. Autour de Andrii Palash, Kateryna Rusetska, de l’artiste sonore Dmytro Nikolaienko et de la DJ et chanteuse Maryana Klochko, la discussion a déplacé le regard vers l’est de l’Europe. Alors que les lycéens se sont relayés pour assister à cette conférence très pleine, les artistes ont témoigné de leur pratique. Il ont aussi expliqué comment rester sur place et y créer pour résister. Nous avons également appris beaucoup de choses sur Dnipro, ville moins connue que Kiev, Odessa, ou même Krakov si proche du front. Résistance et transmission sont donc bien les deux piliers de ce festival européen.
Energique et percutante, la troisième « récréation philosophique » de Stéphanie Aflalo parlait elle aussi de transmission. La comédienne s’y prépare à la mort de son père, alors que ce dernier est en pleine forme et … dans la salle. « Tout doit disparaître », c’est un concept épicurien qu’elle nous invite à aborder autour d’une tasse de thé, puis sur un fauteuil roulant. Le monologue se transforme quand, sur un écran, un rideau et une présence médiatisée permettent un dialogue qui va de la recette du couscous aux blagues juives en passant par l’injonction du père à sa fille de « rire, sourire et vivre sa vie ». Le spectacle qui contient également des séquences dansées et un morceau de piano de jeune-fille de bonne famille, poursuivra sa route à La Villette, du 17 au 21 mars et en juin au théâtre de la Bastille.
Autre moment très attendu du festival : Hurlevent, une adaptation scénique et anti-spectaculaire du roman d’Emily Brontë mise en scène par Maëlle Dequiedt.
La metteuse en scène transforme la tragédie romantique en fresque scénique d’une grande intensité visuelle. Les corps se heurtent, les énergies se révèlent sous les ventilateurs pendus au plafond et les voix s’entrechoquent en anglais et en français. Les élèves de première, eux, ont adoré le jeu de « Tu préfères quoi ?» si cruel et proche entre Heathcliff et Catherine.
Avec Champs de Mars, Mélodie L’Asselin et Simon Cappelle proposent un théâtre plus minimaliste mais tout aussi politique. Le plateau devient un terrain d’exploration où l’espace public et l’espace intérieur se répondent.
Entre performance et récit, la pièce questionne la manière dont nos vies s’inscrivent dans des lieux, des paysages, des souvenirs collectifs. Comme souvent dans les spectacles présentés au Cabaret de curiosités, la forme reste hybride : un théâtre qui emprunte à la conférence, au concert ou à la performance visuelle.
Champs de Mars, de Mélodie L’Asselin et Simon Cappelle, prolonge cette recherche scénique. Le dernier moment de notre journée se déroule dans le bel espace de L’H du Siège, centre d’art contemporain de Valenciennes. Dans cet ancien atelier de briques, au milieu des œuvres de Jaeyoung Choi, nous découvrons en primeur une lecture exploratoire du texte du troisième volet d’une trilogie consacrée aux meurtres commis dans la « Zone Deûle » à Lille, après Citadelle et Reconstitution.
Dans cet espace brut, la voix de Mélodie Lasselin et les mouvements de Carine Goron portent ce texte qui revient sur l’histoire d’une femme assassinée il y a plus de dix ans, dont le corps a été retrouvé dans la Deûle et pour laquelle l’enquête est toujours en cours. La compagnie Zone poème sort ici du principe du théâtre documentaire pour imaginer la voix de cette femme disparue et avancer, qui sait, peut-être un peu plus vite que la justice…