Metteuse en scène et directrice du Théâtre de l’Union, Aurélie Van Den Daele développe depuis plusieurs années un travail d’écritures contemporaines lié aux formes collectives et aux enjeux de visibilité. À l’occasion de ses récentes créations et de sa mise en scène de La Cerisaie, l’équipe de Cult.news a pu lui poser des questions sur son parcours, son engagement en faveur de la jeune génération et sa manière de penser un théâtre ancré dans son époque.
Je suis Aurélie Van Den Daele, j’ai choisi de me consacrer entièrement à la mise en scène, après des études de droit et de théâtre, et un début de parcours de comédienne. En 2011, j’ai intégré le cursus de mise en scène au CNSAD, où j’ai approfondi mes expériences d’assistanats précédentes avec Antoine Caubet, François Rancillac et Quentin Defalt. J’ai fondé le Deug Doen Group, un collectif réunissant des forces créatives, avec des personnes incroyables, avec qui nous étions associés à la Ferme de Bel Ebat, au Théâtre de l’Aquarium-Cartoucherie, au Théâtre des Ilets-CDN de Montluçon, puis au TNBA-Théâtre National de Bordeaux en Aquitaine, mais aussi à Creil et Aubergenville. Nous avons créé Angels in America, une aventure folle qui a duré 8 ans, mais aussi plein d’autres spectacles Métamorphoses, Pluie d’été de Marguerite Duras, L’absence de guerre de David Hare, plus tard Glovie de Julie Ménard, et Soldat.e Inconnu(e) de Sidney Ali Mehelleb.
En 2021, je suis nommée directrice du Théâtre de l’Union, CDN du Limousin et de l’École Supérieure de Théâtre de l’Union (ESTU) avec un projet axé sur les vivant.es, l’hybridation et les écritures contemporaines.
Avec cette aventure de lieu, mon travail s’est décalé. J’ai créé Je crée et je vous dis pourquoi, un manifeste féminin écrit par treize autrices du monde francophone, Comme si de Marilyn Mattei, et 1200 Tours – Fable militante, naïve et pleine d’espoir de Sidney Ali Mehelleb, une fable sur la presse, le rap et la sororité.
Pour répondre à la deuxième partie de la question, je crois que c’est une expérience de confrontation traumatisante avec un pédagogue qui m’a éloigné du jeu. D’abord physiquement, puisque je suis restée sur le banc en face du plateau. Depuis le banc, j’ai envisagé autrement l’expérience théâtrale. C’est ce moment profondément transformateur du regard qui m’a amené à me consacrer totalement à la mise en scène.
Mais au fond je crois que c’est de cette place-là que je m’exprime le plus intensément.
L’origine de ce projet de temps fort est née de ce constat : entre l’école avec sa dimension de laboratoire et le théâtre avec sa dimension professionnelle, qu’existe-il comme espace de création dans une région comme la Nouvelle Aquitaine? Une région qui comporte deux écoles supérieures, trois CDNS et huit scènes nationales.
Nous nous sommes associé.e.s avec le GLOB théâtre à Bordeaux et l’Office Artistique de la Région Nouvelle-Aquitaine pour créer les conditions de visibilité et de création pour des artistes, dont c’est le deuxième geste : Matthieu Dandreau, Mara Bijeljac et Jessica Czekalski.
Ces créateur.ice.s sont totalement dans leur temps : leur manière d’écrire au plateau ou dans les textes est fragmentée, composite, iconoclaste. Il y a quelque chose d’absolument fascinant à regarder cette nouvelle manière de travailler les matériaux et les genres, du drame à la comédie, de la revue à l’oratorio. En construisant ainsi, ils et elles amènent de nouveaux publics dans la salle, et de nouvelles manières de regarder des œuvres.
A voir si on garde puisque le temps fort est passé ?

JE CREE ©Thierry Laporte
Je crée et je vous dis pourquoi est né d’une commande, là aussi issue du territoire, puisque c’est d’une discussion avec Hassane Kassi Kyouaté et le festival les Francophonies, qu’est né ce projet. Nous discutions sur la parité -qui semblait impossible à atteindre sur cette édition-là. Nous avons évoqué les difficultés de création pour les femmes selon les territoires. De là, l’idée d’une commande est apparue, sur cette phrase « je crée et je vous dis pourquoi. » J’ai reçu des textes d’une intimité forte, qui nommaient la difficulté, depuis tous les endroits du monde, et qui avaient pour socle la violence.
Naturellement, j’ai repensé à Virginia Woolf et à sa chambre à soi. C’est devenu le fil rouge de cette création, déambulatoire et sous casque. Un projet fondateur pour moi, créé en sororité et en partage.
Je ne pense pas qu’il faille justifier l’acte créateur. Mais plutôt que certains actes créateurs sont continuellement invisibilisés, et qu’il est nécessaire de travailler sur des visibilisations, notamment celles des généalogies de silence. C’est en ce sens que s’est écrit ce manifeste, dans un mouvement de visibilisation géographique, spatial et sonore. C’est dans cette veine-là que s’inscrit cette proposition.
Là encore une histoire de territoire, décidément ! C’est notamment la visite de l’école à Saint-Priest-Taurion, avec André Markowicz, un grand traducteur de Tchekhov, qui a été un élément déclencheur. Lors d’un stage avec les élèves, il a dit -au détour d’une conversation ici c’est La Cerisaie-. Et cette phrase a fonctionné pour moi comme un révélateur : l’école se situe dans cette grande maison de maître implantée dans un parc, qui appartient à la ville de Montreuil, mais le bail finit en 2028. Comme dans la pièce où il faut trouver une nouvelle destination à ce lieu, chargé de multiples mémoires.
Relire cette pièce m’a réanimée. C’est dans ces pièces d’héritage que l’on trouve d’où l’on part et de possible chambres d’échos que nous vivons, et ce d’une manière tout à fait différente de celles des textes contemporains.
En relisant La Cerisaie, c’est la question des mémoires de classe qui m’a percuté. Comment des corps portent-ils en eux des souvenirs de possession ou de libération qui animent le futur ?

JE CREE ©Thierry Laporte
J’avais écrit un projet de théâtre paysage pour le premier mandat au Théâtre de l’Union, que je n’avais pas réussi à mener, car il y a d’autres priorités qui se sont imposées.
Comme le désir de monter La Cerisaie est parti d’un lieu, je trouvais beau d’y travailler, de le questionner. C’est ainsi que nous avons expérimenté lors d’un chantier nomade l’expérience d’inscrire la pièce dans une histoire paysagère. C’était très fort car les scènes, les récits se mettaient à résonner avec des lieux. C’est ainsi qu’est née l’idée de créer deux versions de pièce, une pour l’intérieur et l’autre en intérieur-extérieur, une déambulation qui interrogerait les mémoires de chaque lieu dans lequel nous jouerons. En travaillant ainsi, s’est beaucoup posée la question du commun, qui est l’une de mes obsessions. C’est comme ça que l’idée active de marcher, de faire corps s’est corrélée à la pièce et à ses quatre actes.
Visuel © Visuel Marjolaine Moulin
Je crée et je vous dis pourquoi
→ Les Gémeaux du 10 au 12 avril 2026 et Théâtre de la Joliette à Marseille du 6 et 7 mai 2026
La Cerisaie, création 2026
→ À Nexon, Le Sirque, les 24 et 25 mai 2026 à Paris au Théâtre de la Tempête du 6 au 21 juin 2026 et à Limoges au Théâtre de l’Union en octobre 2026