Ce 25 janvier, devant une salle comble du Capitole, une équipe brillante – sur le plateau et dans la fosse – interprète ce chef-d’œuvre lyrique du XXe siècle d’une noirceur implacable avec un rare engagement émotionnel, vocal et scénique. La mise en scène dépouillée de Johannes Reitmeier est aussi brutalement efficace qu’un coup de poing parfaitement paré.
Le premier opéra de Weinberg est né d’une rencontre littéraire. Chostakovitch découvre le roman éponyme de Zofia Posmysz, journaliste polonaise et survivante d’Auschwitz, dans la revue Foreign Literature. Il le recommande au chef du département de littérature musicale au Théâtre du Bolchoï Alexander Medvedev, qui à son tour le suggère à Weinberg. Le seul survivant de sa famille, Weinberg y trouvera l’écho de sa propre histoire.
Âgé de 20 ans lors de l’invasion allemande de sa Pologne natale, Weinberg fuit les Nazis en URSS, alors que toute sa famille sera déportée et exterminée dans le camp de Trawniki, information qu’il n’apprendra qu’en 1966. Weinberg rencontrera Dmitri Chostakovitch à Moscou en 1943. Les deux compositeurs seront amis à vie et Chostakovitch deviendra l’un des plus fervents défenseurs de son œuvre.

La Passagère de Zofia Posmysz, roman publié en 1962 et traduit en 15 langues, commence sa fulgurante popularité comme pièce de théâtre radiophonique Passagère de la Cabine 45 (Posmysz a été déportée à Auschwitz dans le compartiment numéro 45) en 1959. La pièce radiophonique sera ensuite adaptée au cinéma par le réalisateur polonais Andrzej Munk, qui meurt dans un accident de voiture pendant le tournage. Achevé par ses assistants, le film La Passagère sortira en 1963.
Le projet de l’opéra, scellé par la rencontre entre le librettiste Medvedev, le compositeur Weinberg et l’auteure Posmysz, et nourri par le voyage de Medvedev et Posmysz à Auschwitz – Weinberg ne sera pas de la partie –, sera programmé au Théâtre Bolchoï pour 1968. Mais l’opéra sera immédiatement frappé de censure soviétique. Malgré l’intervention de Chostakovitch, La Passagère rejoint le catalogue d’œuvres interdites, « victime de l’antisémitisme d’état et de la frilosité idéologique du régime brejnévien ». Ni Weinberg, ni Chostakovitch ne verront La Passagère. Seuls Posmysz et Medvedev assisteront à sa première mondiale le 21 juillet 2010 au Festival de Bregenz.
Le roman autobiographique de Zofia Posmysz s’inspire d’un incident survenu en 1959 à bord du Place de la Concorde, lorsque, pendant un voyage, Posmysz a entendu une touriste allemande s’exclamer d’une voix qui lui semblait familière. La terreur qu’elle a ressentie à l’idée de pouvoir se retrouver face à son ancien bourreau a poussé Posmysz à essayer d’imaginer la situation du point de vue de la surveillante qui l’avait torturée à Auschwitz.

L’histoire de La Passagère débute en 1960 sur un paquebot transatlantique en route pour le Brésil. Le diplomate allemand Walter Kretschmer doit prendre son poste à Rio de Janeiro et il voyage accompagné de sa femme, Lise. Les époux s’imaginent cette traversée de Hambourg à Rio comme une deuxième lune de miel, mais le voyage vire au cauchemar lorsque Lisa reconnaît Marta, une ancienne détenue à Auschwitz qu’elle croyait morte depuis quinze ans. La rencontre déclenche chez Lisa une série de flashbacks d’Auschwitz où elle officiait autrefois comme surveillante SS sous le nom d’Anneliese Franz.
Elle avoue à Walter son passé dissimulé ; elle se présente comme, certes, quelqu’un qui a crû en Hitler, mais qui reste néanmoins un pion bienveillant qui, pris dans l’engrenage de la guerre, a tenté d’aider autant qu’elle pouvait. Elle s’étonne de « la haine » des détenus à son égard et du « manque de reconnaissance » de la part de Marta à qui elle aurait « sauvé la vie ». La réaction de Walter n’est pas moins dénuée de discernement car seule la peur d’une révélation dommageable pour sa carrière l’émeut.
Les scènes qui suivront dans une alternance entre le présent luxueux du paquebot et l’univers concentrationnaire du passé dévoileront avec une puissance cinématographique le vrai visage – cruel et sans scrupules – d’Anneliese. À Auschwitz, Anneliese est à la fois fascinée et irritée par Marta et cherche à établir son emprise et à corrompre cette « figure de résistance morale ». Ses efforts de séduction et d’intimidation échouent et sa vengeance est terrible. Sur le paquebot, la présence seule de Marta déstabilise Lisa qui, cette fois-ci, est impuissante et écrasée par le poids de son souvenir et de sa culpabilité, jamais assumée.

La partition de Weinberg est dense et complexe – superposition de géographies et de temporalités, l’épaisseur psychologique des personnages et le libretto multilingue -, mais sa dramaturgie cinématographique facilite la lisibilité. Pendant trois heures, nous sommes tenus en haleine. La mise en scène signée Johannes Reitmeier avec une scénographie de Thomas Dörfler – sacrée « meilleure production d’opéra » par le Prix autrichien du Théâtre musical 2023 – est simple et astucieuse.
Une seule structure en bois est à la fois la cabine du paquebot (en haut) et les baraquements (en bas), permet le jeu du miroir entre le passé et le présent qui ravage la conscience de Lisa. Les costumes de Michael D. Zimmermann sont glaçants de réalisme. On y retrouve les pyjamas rayés et les crânes déplumés des prisonniers, les uniformes impeccables des SS et les fabuleuses tenues de soirée de Lisa, Walter et les passagers du paquebot. Pour ne rien gâcher, tous les interprètes ont livré une performance vocale exceptionnelle et un jeu scénique digne des meilleurs comédiens.
La Passagère de Reitmeier s’ouvre sur une scène silencieuse : une femme aux lunettes noires, un trench beige et un foulard blanc fume lentement et regarde l’horizon. Soudainement, les percussions explosent au rythme martial et les prisonniers entrent sur scène, pourchassés par les SS en uniformes noirs rutilants. La structure en bois tourne et on se retrouve dans la cabine du couple Kretschmer qui admire le même horizon, anticipant les moments agréables qu’ils vont passer ensemble.

La mezzo-soprano française Anaïk Morel livre une performance époustouflante. Vocalement et scéniquement, elle campe avec la même justesse le personnage de l’épouse, d’abord séduisante, puis traquée par ses propres démons, et celui de la surveillante SS qui se délecte dans son pouvoir sur la vie et la mort, tout en restant complètement démunie face à l’orgueil rebelle d’une résistante qui ne la craint pas. Dans le rôle de Walter, le ténor espagnol Airam Hernández est parfait en mari carriériste : sa voix claire et ronde est bien projetée et avec son physique d’apollon, il fait bonne figure en smoking, une coupe de champagne à la main et une belle femme à ses côtés.
Tout bascule pour Lisa lorsqu’elle aperçoit, parmi les passagers, celle qu’elle reconnaît comme une ancienne détenue, Marta. Un autre monde émerge des profondeurs de la structure en bois : celui des baraquements remplis de femmes en pyjamas rayés. Bronka, Yvette, Krystina, Vlasta, Hannah, Katya sont des femmes vivantes et parfois même joyeuses ou amoureuses qui chantent, chacune dans sa langue – polonais, français, yiddish, tchèque et russe – leur souffrance, leur peur et leur espérance, avant de devenir les numéros 4719, 4313, 3575, 3154 et 2731, projetés sur le mur noir pendant le dernier air de Marta, la seule survivante du groupe.
La mezzo-soprano allemande Nadja Stefanoff, grande et mince aux traits ciselés, incarne Marta avec une présence aussi captivante qu’intimidante. Sa voix agile couvre une gamme d’émotions et de postures – l’insoumission, la générosité, la passion, la fierté, la terreur et à la fin, la revanche – avec une précision qui dresse les cheveux sur la tête. Tadeusz, son amoureux et âme sœur, noble et fier, est interprété par le baryton russe Mikhail Timoshenko. Dans la scène de leurs retrouvailles, les timbres de Stefanoff et Timoshenko fusionnent comme le baiser d’un couple uni dans une inimaginable épreuve.

La soprano française Céline Laborie dans le rôle de la partisane russe Katya émeut dans sa chanson folklorique « Vallée, ma vallée », qu’elle chante a cappella dans l’Acte II avec une voix tranchante de pureté. La mezzo-soprano Victoire Bunel est superbe dans le rôle de Krystina, de même que la mezzo-soprano française Anne-Lise Polchlopek dans le rôle de Vlasta. Hannah, l’unique prisonnière juive – antisémitisme brejnévien oblige –, est merveilleusement incarnée par la contralto française Sarah Laulan au timbre généreux et pétri de lamentation.
La soprano française Julie Goussot est une Yvette attachante et la mezzo-soprano allemande Janine Baechle incarne Bronka avec un chant enveloppant et une présence charismatique, tandis que la soprano française Ingrid Perruche en Vieille Femme nous prend aux tripes avec sa voix qui sombre dans la folie et son jeu saisissant.
La contralto allemande Manuela Schütte est glaçante dans le rôle de la kapo : ses interventions frappent comme des coups de fouet. Les SS – le baryton Damien Gastl, la basse Baptiste Bouvier et le ténor Zachary McCulloch envoient leurs brèves mais décisives répliques avec une brutalité froide et la basse turque Hazar Mürşitpinar en Vieux Passager complète cette formidable équipe d’interprètes.

Dans la fosse, le chef sicilien Francesco Angelico dirige le splendide Orchestre national du Capitole d’une main de maître. Sa lecture de la musique audacieuse, sombre, grinçante et terrorisante de Weinberg est électrisante, limpide et parfaitement en phase avec l’action sur le plateau. De son côté, Gabriel Bourgoin, chef du Choeur de l’Opéra national du Capitole, dirige le chœur avec la même justesse et clarté.
La Passagère se termine avec Marta. Elle enlève son trench et son foulard pour chanter son air « Jak cicho wokół mnie! » (Comme c’est calme autour de moi !), un hommage poignant à ses amies assassinées et à son amant tué pour avoir joué la Chaconne de Bach à la place de la Valse du Commandant. « Je ne vous oublierai jamais », promet-elle à ceux qui n’ont pas survécu à l’enfer.
Bouleversés, les spectateurs applaudissent chaleureusement, crient « bravo », bondissent de leurs fauteuils et appellent les artistes plusieurs fois sur scène. Anaïk Morel et Nadja Stefanoff s’embrassent et nous sommes encore tellement plongés dans l’histoire que l’effet en est bizarre. Ce chef-d’œuvre de Weinberg, magistralement interprété ce soir au Capitole, mérite d’être montré partout et aussi souvent que possible, pour que personne n’oublie l’horreur qu’est la descente dans la barbarie.
Visuels : © Mirco Magliocca