Le Forum Voix Étouffées donne voix à des compositeurs que les dictatures et les régimes totalitaires ont voulu faire disparaître. Le 22 janvier au Camp des Milles, près d’Aix, la soprano Anaïs Merlin, l’Orchestre Les Métamorphoses dirigé par Thomas Tacquet et le Chœur de l’Armée française, dirigé par Émilie Fleury, proposent de redécouvrir de la musique composée par deux artistes internés dans ce camp : Erich Itor Kahn et Jan Meyerowitz. Thomas Tacquet, qui est aussi chef de chœur et directeur artistique du Forum et Camille Gerbaud, son délégué général, racontent un travail au long cours : faire entendre, transmettre et graver une musique née dans la contrainte, l’exil et la résistance.
Camille Gerbaud : Nous y avons déjà proposé un concert en octobre 2023, qui portait sur l’histoire directe du camp, un camp destiné aux artistes et qui était aussi le seul camp d’internement en zone libre. Pour nous c’était important de découvrir ce lieu parce que ça s’est reconnecté à une de nos raisons d’être de Voix Étouffées.
Thomas Tacquet : Jouer au Camp des Milles c’est être au cœur du processus sociologique que nous essayons à la fois de montrer et de défier : celui de l’exclusion de ceux et celles par des dictatures et des totalitarismes. Et ce processus est toujours un peu le même, quels que soient le moment, la dictature ou le totalitarisme en responsabilité. Y jouer a un sens crucial qui renforce encore la raison d’être du Forum Voix Étouffées. C’est aussi une manière d’ouvrir la question des musiciens empêchés, au-delà de la question de la Shoah. Le Camp des Mille ayant également été le lieu d’internement de nombreux réfugiés allemands (fussent-ils opposants au IIIe Reich). Il s’agit de donner voix à tous ces artistes venus de l’Allemagne vers la France, et qui après ont été emprisonnés en zone libre.
CG : Nous nous dédions en effet à toutes les voix étouffées. Lors de notre dernier concert, nous avons proposé un programme consacré à Weinberg, compositeur emprisonné par Staline et qui doit sa libération à Chostakovitch.
TT : Alors il s’articule autour de deux figures musicales du Camp des Milles. La principale est celle d’Erich Itor Khan, à qui nous avons consacré un enregistrement dans le cadre de la Voix Etouffées Missing Voices Collection, à paraître à la fin 2026. C’est un compositeur post-Schönbergien, obligé de se réfugier en France à partir de 1933, qui essaie de connecter les deux dynamiques de son époque, en lisant l’écriture dodécaphoniste comme une composition où toutes les notes sont égales. Il y a vraiment chez lui une dimension communiste et une dimension folklorique. Dans les œuvres au programme de ce concert, certaines réinventent… le patrimoine folklorique français. Il est transféré dans le camp en 1939 et il y passe une année pendant laquelle il compose deux œuvres : Nenia Judaeis Qui Hac Aetate Perierunt, une composition pour violoncelle et piano, très dure, qui décrit la réalité du camp. Mais aussi deux psaumes, Captivity et Libération, qui sont terminés après sa sortie. C’est lui qui est aussi à l’origine de l’Hymne des Milles, que nous ferons aussi graver sur sillon. Il est libéré grâce au réseau américain de Varyan Fry et passe d’abord en Espagne, puis aux États-Unis, où il restera jusqu’à la fin de sa vie. Il y devient professeur et interprète, comme ne nombreux compositeurs exilés, qui, pour beaucoup, arrêtent de composer après avoir quitté leur pays.
L’autre figure est tout aussi importante et un petit peu moins connue, car il est plutôt lié au monde du cabaret et classé dans la catégorie « musique de brasserie » à la Bibliothèque Nationale de France. Il s’agit de Jan Meyerowitz, lui aussi est passé par le Camp des Milles. Il a composé, juste après la guerre, In Memoriam, qui est une très belle œuvre, sur un poème inédit de René Char que Meyerowitz aurait rencontré pendant la Guerre. Seront aussi associées au programme du concert des œuvres qui ont peut-être pu être données au Camp des Milles. En effet, à l’intérieur du camp, il y a eu une sorte de cabaret qui s’appelait Die Katakomben, dont le nom faisait référence à un cabaret de résistance à l’oppression nazie en 1933.
TT : Il y aura donc le chœur de l’Armée française qui est le seul chœur d’hommes professionnel en France – qui viendra avec un très bel effectif, sous la direction d’Émilie Fleury. Il y aura plusieurs solistes, dont Anaïs Merlin, soprano française en pleine ascension, et nous jouerons avec l’Orchestre des Métamorphoses, avec nos solistes, entre autres Pierre Schaaf, Lilia Schiffman, Pierre Werner et Victor Duto. Et Mélodie Chen, jeune flûtiste américaine de 18 ans, véritable pépite à suivre, déjà une très grande musicienne que nous sommes ravis d’accueillir pour son tout premier enregistrement européen.
CG : Oui, le concert sera capté et nous ferons deux jours d’enregistrement sur place, avec l’ingénieur du son Paul Giroux. Pour nous, c’est important, car ce sont des auteurs qui ont été beaucoup trop peu joués de leur vivant, et encore moins après leur mort. Le disque permet d’inciter d’autres interprètes à poursuivre cette démarche, susciter des articles et, plus largement, une recherche musicologique future, ce que nous espérons vivement. En ce qui concerne notamment Erich Itor Khan, il y a vraiment de la matière pour la Recherche : de nombreux manuscrits sont accessibles à la New York Public Library, partenaire de ce projet, qui nous a mis à disposition des centaines de pages scannées et qu’on a en partie rééditées.
Le Camp des Mille a déjà réussi à fédérer autour d’Aix-en-Provence un certain nombre de personnes qui sont vraiment intéressées par ces questions-là. Il y aura probablement 200 à 250 personnes, des étudiants du conservatoire d’Aix ont été invités, pour que les jeunes musiciens aient la possibilité d’assister à la représentation publique et de faire une visite du camp. Bien sûr, les professeurs sont là aussi. L’idée, c’est qu’on leur communique des œuvres inédites. Comme cela, en faisant tache d’huile, on véhicule de plus en plus le répertoire des Voix Étouffées. Avec l’Organisation des anciens combattants et des victimes de guerre, nous essayons de faire venir des jeunes qui sont à l’armée et qui n’ont aucune connaissance, aucune conscience de cette histoire-là. Enfin, les répétitions sont publiques et nous incitons évidemment les médias pour avoir un maximum d’échos sur le territoire.
Pour nous, c’est important parce que c’est l’une des raisons pour lesquelles on s’engage, nous sur des questions culturelles, eux, sur des questions militaires et qu’on ne peut pas avoir une bonne armée dans aucun pays s’il n’y a pas une conscience du pourquoi il faut se battre.
Nous proposerons ce programme dans d’autres camps, probablement à Rivesaltes et nous allons le faire tourner. Après, il y a des programmes qui sont plus faciles d’écoute, même si la partie cabaret met bien en lumière comment les œuvres de cette époque s’inspiraient du jazz et d’influences venues d’outre-Atlantique. C’était ce croisement des cultures qui, il y a un siècle, a été problématique et qui a été dénoncé aussi bien par les nazis que par beaucoup de partis fascistes dans toute l’Europe, dont en France.
On se le procure en physique dès la fin 2026, puisqu’on est en partenariat avec les éditions Hortus, l’une des principales maisons d’édition indépendante française. Et avec une diffusion numérique internationale par le biais d’IDOL, qui est la principale plateforme indépendante qui essaie de sortir des champs d’Universal.
18h15 à 21h30, Site-mémorial du Camp des Milles, 40 Chemin de la Badesse, 13290 Aix-en-Provence, France.
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