Ce 29 mars 2026, le Festival de Pâques s’invite au camp d’internement des Milles pour un programme unique. Deux tables rondes, l’une avec Jacques Attali et Bernard Foccroulle le matin et l’autre avec Delphine Horvilleur et Laurent Berger l’après-midi, encadrées par deux concerts et une visite guidée du lieu, invitent le public à la réflexion.
Ouvert en septembre 1939 dans une briqueterie désaffectée au Milles à une dizaine de kilomètres d’Aix-en-Provence, le Camp des Milles a été utilisé par les autorités françaises comme camp d’internement et de déportation. 10 000 prisonniers de 38 nationalités sont passés par le Camp des Milles entre 1939 et 1942 et 400 œuvres d’art et des peintures murales ont été réalisées sur les murs du camp. Ce bâtiment industriel de 15 000 m2, construit en 1882, a d’abord accueilli les « ennemis », c’est-à-dire les ressortissants du Reich, victimes de la politique antisémite et anti-intellectuelle des nazis, qui se sont réfugiés en France, parmi lesquels les peintres surréalistes allemands Max Ernst – qui y a créé la pièce Les Apatrides – et Hans Bellmer, ainsi que le photographe et dessinateur allemand Ferdinand Springer.
À partir de juillet 1940, le Camp des Milles devient un camp pour les « indésirables » du régime de Vichy. 3500 hommes habitent alors dans l’ancienne tuilerie. Golo Mann, le fils de Thomas Mann, engagé dans la résistance française dès mai 1940, y sera interné, ainsi que l’écrivain allemand antinazi Leon Feuchtwanger – qui a décrit son expérience dans Le Diable en France en 1942 –, le peintre Ernst Randerath, le peintre et fils de Karl Liebknecht, Robert Liebknecht, y sont internés, de même que le Prix Nobel de physiologie ou de médecine, le juif allemand Otto Fritz Meyerhof et le futur Prix Nobel Tadeus Reichstein. En octobre 1940, le gouvernement de Vichy a promulgué la loi sur l’internement des « étrangers de race juive » dans les camps français. 2000 juifs internés au Camp des Milles ont été ainsi déportés à Auschwitz, via Drancy, à partir d’août 1942.

Modérées par l’anthropologue des religions Alain Cabras, les deux tables rondes, l’une le matin et l’autre dans l’après-midi. Celle du matin a réuni Jacques Attali, écrivain, économiste et conseiller d’État, et l’organiste et compositeur Bernard Foccroulle autour du thème « Ce que l’art transmet à la démocratie ». La conversation vive et stimulante évoquait le sacré de la musique, ses dissonances et son instrumentation par les différents pouvoirs, en passant par les mythes fondateurs, la guerre, la fécondité et l’évolution de la société d’un instrumentaire nomade au piano à queue, le symbole de la société bourgeoise sédentarisée. En conclusion, les deux penseurs-musiciens s’accordent sur la valeur de la démocratie comme « le seul lieu capable de de contenir toutes les dissonances et en faire des richesses, » comme l’a si succinctement résumé la chroniqueuse Maryvonne Colombani.
La discussion de l’après-midi portait sur « l’Engagement spirituel, responsabilité sociale et mémoire » et mettait en dialogue la rabbine et auteure Delphine Horvilleur et Laurent Berger, directeur de l’Institut Mutualiste pour l’Environnement et la Solidarité au sein du Crédit Mutuel Alliance Fédérale et – selon Dominique Bluzet, directeur du Festival – « le Premier Ministre dont tout le monde a rêvé ». Horvilleur a évoqué les dangers de l’enfermement identitaire et plaidait, avec l’humour qu’on lui connaît, pour fêter les Pâques juive et chrétienne, éloignées de trois jours seulement cette année, comme une fête de « Pas que ». « Comment se souvenir de l’histoire sans s’y enfermer ? » lance Horvilleur, ce à quoi Berger répond par une autre question : « À quoi se raccrocher pour ne pas répéter le passé ? »
Tel un couple de danseurs dans une immense salle de bal, ils parcourent la faillite du langage, l’éthique humaniste et l’importance de la musique et du silence dans ce monde trop bruyant. L’astuce de la rabbine – natation dans la piscine avec un tuba « vous y entendez le vide » – ou encore fierté ouvrière et considération au travail de l’ancien secrétaire général de la CFDT sont autant de moyens de se recentrer. Horvilleur et Berger terminent leur passionnant échange sur une question d’une brûlante actualité : « Qu’est-ce qu’un leader ? » Passant en revue des leaders israélites, Horvilleur constate qu’ils sont tous « fêlés » : « Abraham est stérile, Isaak boîte et Moïse est bègue. » Avant que quelqu’un ne s’aventure à remonter dans le temps pour y retrouver, sans difficulté, d’autres leaders d’Israël, autrement plus fêlés encore, Laurent Berger rejette l’idée de « l’homme providentiel » et plaide pour un leader « qui ait le doute ». Les deux s’accordent sur l’importance de la capacité de « faire une place à chacun autour de la table » et « d’écouter ».

La matinée et la journée se terminent ainsi par l’écoute de la musique, ce langage universel et fédérateur. Les œuvres des musiciens juifs, internés au camp de concentration de Theresienstadt (Terezin) et tués à Auschwitz, résonnent avec une bouleversante actualité dans ce lieu de mémoire. Renaud Capuçon au violon, Paul Zientara à l’alto et Krzysztof Michalski au violoncelle et le Quatuor Fidelio (Camille Fonteneau, Verena Chen, Léa Hennino et Maria Andrea Mendoza) jouent ce répertoire unique dans l’histoire de la musique du XXe siècle avec un engagement sobre et digne.
Après l’annonce d’un changement de l’ordre dans le programme, Renaud Capuçon, Paul Zientara et Krzysztof Michalski interprètent la Passacaille et fugue pour trio à cordes de Hans Krása. Son opéra Brundibár, écrit en 1938, a été frappé d’interdiction réservée à la musique juive. Il a été créé clandestinement en 1942 à Prague, dans un orphelinat juif de la rue Belgicka. En même temps, Hans Krása et le scénographe František Zelenka seront déportés au camp de concentration de Theresienstadt (Terezin). Tous les enfants du chœur original, le personnel de l’orphelinat et son directeur, Rudolf Freudenfeld – qui apporte la partition dans sa valise – seront déportés à leur tour en 1943. Krása reconstituera la partition à Terezin où Brundibár sera représenté 55 fois dans l’année qui suit.
Le programme se poursuit avec deux œuvres du pianiste et compositeur Gideon Klein : son Duo pour violon et violoncelle de 1941, qui restera inachevé, et le Trio pour violon, alto et violoncelle, terminé le 7 octobre 1944, neuf jours seulement avant la déportation de Klein à Auschwitz. Sachant qu’il n’en reviendra pas, il confiera à une amie une valise contenant ses manuscrits. Klein meurt à 25 ans à Fürstengrube, une mine de charbon extérieure à Auschwitz, le jour de la libération du camp. Son Trio pour cordes est empreint du chromatisme viennois de Schoenberg et de Berg et du style folklorisant de Janáček. Le cœur de l’œuvre, le mouvement lent et élégiaque, est un chant populaire morave Ta Knezdubská vez (« La flèche de Knezdub »), alors que le court finale Molto vivace rythme ce folklore tchèque avec une rugosité puissamment contemporaine.

Après le Duo pour violon et violoncelle de Klein, Capuçon et Michalski enchainent avec le Duo pour violon et violoncelle d’Erwin Schulhoff. Juif, communiste, avant-gardiste et homosexuel, Schulhoff avait tout pour attirer l’attention des nazis qu’il réussit à fuir en Union soviétique en 1941, avant d’être rattrapé par les Allemands à Prague et interné, en tant que ressortissant soviétique, dans le camp de prisonniers de guerre à Wülzburg où il meurt de la tuberculose le 18 août 1942. Compositeur visionnaire – le premier musicien occidental à avoir écrit des passages pour percussions seules et l’un des premiers compositeurs classiques à s’intéresser au jazz – Schulhoff n’est jamais passé par Terezin, mais son œuvre expressive et féroce a toute sa place dans ce beau programme musical.
Pour terminer la matinée, le Quatuor Fidelio interprète le Quatuor à cordes n° 3 op. 46 de Viktor Ullmann, le chef-d’œuvre de sa période de Terezin. Envoyé au camp le 8 septembre 1942, Ullmann est l’une des figures majeures du cercle culturel qui incluait Karel Ančerl, Rafael Schachter, Gideon Klein, Hans Krása et d’autres musiciens célèbres. À Terezin, Ullmann composait, organisait des concerts et rédigeait des critiques. Ancien élève de Schoenberg, il se fait connaître d’un large public lors du festival de la Société internationale de musique contemporaine à Genève en 1929 où il présente ses Variations et double fugue sur une pièce pour piano d’Arnold Schoenberg. « Tout ce que je tiens à souligner », il écrit, « c’est que Theresienstadt m’a aidé, et non gêné, dans mon travail musical, que nous ne nous sommes certainement pas assis au bord des eaux de Babylone pour pleurer, et que notre désir de culture n’avait d’égal que notre désir de vivre ». Avant d’être déporté à Auschwitz avec sa femme le 16 octobre 1944, et gazé deux jours plus tard, Ulmann a confié ses partitions au philosophe Emil Utitz qui les a données à l’écrivain Hans Günther Adler qui les a amenées en Angleterre en 1947.
Les musiciennes du Quatuor Fidelio s’emparent avec beaucoup de sincérité et de talent de cette œuvre contemplative, acerbe, désolée et triomphante. Le rappel de la Symphonie « Pastorale » de Beethoven dans l’Allegro moderato est lyrique et méditatif. Dans le Presto, on regrette un certain manque de mordant dans le motif âcre de quatre notes joué par chaque membre du quatuor, mais le retour du motif déformé d’ouverture dans le scherzo est habilement exécuté. Suit le solo de l’alto qui ouvre le Largo avec un thème sériel et accablé, repris et développé par les autres membres du quatuor. Ullmann réserve son exaltation pour le Rondo-Finale qui s’ouvre sur un contrepoint et fait naitre plusieurs sonorités saisissantes, notamment des pizzicatos puissants et des trémolos menaçants. La partition s’achève dans un esprit résolu et triomphant, mais les musiciennes optent pour une interprétation délicate et toute en nuance qui tempère la défiance du compositeur devant la mort même.
Pour conclure la deuxième partie de la journée, on retrouve Renaud Capuçon, Paul Zientara et Krzysztof Michalski qui interprètent l’Hymne du Camp des Milles dans l’arrangement du pianiste et compositeur Gabriel Durliat. Écrit en 1939 par le musicien Max Schlesinger interné aux Milles et chargé des activités musicales du camp, « Aux Milles. Chant du camp » est dédicacé à Charles Coruchon, le commandant du camp. Schlesinger sera libéré des Milles en janvier 1940 et arrêté à nouveau en février 1943, interné au camp de Gurs et transféré le 2 mars 1943 au centre de regroupement des juifs à Drancy et déporté vers Majdanek et Sobibor d’où il ne reviendra pas. La journée se termine avec les Variations Goldberg de J.S. Bach, transcrites pour trio à cordes par le violoniste et fils de Bella Davidovitch, Dmitri Sitkovetsky, dans l’espoir et la lumière, « comme une méditation sur la possibilité d’un apaisement – fragile, jamais acquis, mais toujours à réinventer » (Renaud Capuçon).
Visuels : © Caroline Doutre