Alors!!! Non. Michel Portal ne vient pas de nous quitter à 90 ans. Fake news. Il est toujours là, dans l’air qui tremble encore après une note, dans une mélodie qui refuse de mourir, dans la mémoire de ceux qu’il a fait rire autant qu’écouter. On n’oublie pas un souffle pareil. Clarinettiste, saxophoniste, bandonéoniste, compositeur, improvisateur, surtout musicien. Figure majeure du jazz européen, aventurier sonore entre classique, free et cinéma, il laisse une œuvre traversée d’intensité, d’humour et d’enfance intacte. Portrait d’un souffle impossible à enfermer.
90 ans. On devrait parler de bilan, de carrière, de légende. Mais non. Ce qui frappe d’abord, c’est l’enfance, pas la nostalgie, l’enfance vivante. Celle qui regarde encore le monde comme un terrain de jeu sonore. Chez lui, il y a toujours eu ce garçon de cinq ou six ans tapi derrière le virtuose, prêt à souffler plus fort que la mesure pour voir si les murs bougent. La preuve récente : la musique composée en 2020, à 85 ans, pour le film Un été à la Garoupe. Une bande originale légère, élégante, qui swingue et qui donne envie de danser sa jeunesse. Le documentaire convoque 1937, Man Ray, Picasso, Dora Maar, Éluard, Lee Miller. Toute une constellation d’artistes où l’amitié, l’amour, la création se confondent. On comprend pourquoi Portal s’y reconnaît : lui aussi appartient à cette famille d’esprits libres où les disciplines se parlent sans hiérarchie.
Il nâit à Bayonne en 1935. Clarinette classique, Conservatoire de Paris, premier prix en 1959, mais aussi autre chose : les bals basques, les cabarets, et le jazz, le bebop, puis le free. Il a joué avec Barbara, Gainsbourg, Nougaro . On se souvient de la chanson de Gainsbourg «Machins choses», où Michel Portal joue du saxophone alto.
Dans les années 70, il incarne une sorte d’avant-garde française, de Pierre Boulez du jazz, aux côtés de figures fortes comme Daniel Humair, Bernard Lubat, Henri Texier, Louis Sclavis. L’aventure avant le style. L’énergie avant l’étiquette. Il fonde en 1971 le Michel Portal Unit, laboratoire mouvant où se croisent jazz, musique contemporaine, improvisation radicale et influences classiques. En 1979, Dejarme Solo, de nombreux albums comme des aventures et en 2010, Baïlador, produit par le pianiste Bojan Z, avec qui il avait construit une complicité profonde, album qui réunit les grands Ambrose Akinmusire, Bojan Z, Lionel Loueke, Scott Colley, Jack DeJohnette . Les langages, les cultures, les générations se mélangent au service de la musique. Quand on voulait lui attribuer une définition, il disait juste , entre agacement et humour, qu’il était musicien. Les titres de ses albums en disent long sur sa personnalité : Alors !!! en 1970 , trois points d’exclamation, Any Way en 1993 . Tout Portal est là : urgence, humour, défi. Il vit comme il joue, intensément, sans demi-mesure. Turbulence (1987), Dockings, (1988). Chaque mot dit un mouvemen. Rien de statique, ni de routinier. Toujours en devenir. Ne pas oublier le classique : Mozart, Brahms, Berg. Portal a enregistré les sonates avec la même exigence que ses projets jazz. Chez lui, aucune frontière, seulement des contextes d’expression. Il appartient à cette lignée rare d’instrumentistes capables d’habiter plusieurs mondes sans jamais trahir leur identité.
Sa multiplicité instrumentale raconte aussi cette liberté : clarinettes, saxophones, bandonéon. Le bandonéon, instrument d’Argentine que son père lui a fait découvrir, devient une signature émotionnelle et ne le quittera plus. On pense à Minneapolis (2001), disque inattendu enregistré avec les musiciens de Prince (Michael Bland, Sonny Thompson…). Groove électrique, liberté rythmique. Portal ose là où d’autres hésitent. Il souffle pour déplacer les barres de mesure et les limites créatives.
Le romantisme, chez lui, n’est jamais mièvre. Il est charnel. Exemple parfait : « Il Camino », où il joue avec Aldo Romano sur l’album Il Piacere (1978), sorti sur le fameux label OWL Records. Romano à la guitare, Portal au bandonéon. Chanson sans paroles devenue un tube. Sentiments, beauté de la mélodie, Claude Nougaro y posera plus tard des mots, « Rimes ». Preuve que la mélodie portait déjà une histoire humaine.
On pourrait dire : une avant-garde accessible. Une sorte de Pierre Boulez du jazz. Mais Portal, c’est surtout un homme. Les témoignages qui lui rendent hommage abondent. Fred Goaty, rédacteur en chef de Jazz Magazine, lui a écrit des très jolis mots évoquant leurs éclats de rire et les histoires drôles qu’ils se racontaient en coulisses. Baptiste Trotignon, Médéric Collignon parlent d’une générosité immédiate, d’un humour tendre, d’une curiosité intacte. Les grands créateurs sont souvent compliqués ; lui semble simplement vivant.
Quatre-vingt-dix ans. Et toujours cette fraîcheur. Alors !!! Oui. Trois points d’exclamation. « Tout ça / Ce sont des trucs / Qui n’ s’expliquent pas / Ces jolies choses / Qu’on s’ dit tout bas / Machins trucs choses / Machins trucs très chouettes »comme dirait Serge Gainsbourg. Au revoir Michel Portal.
Visuel : pochette d’album