L’ECUJE, centre culturel du 10ᵉ arrondissement, poursuit son exploration du jazz avec des séries de conférences autour du jazz. En ouverture, Alex Dutilh, voix passionnante des ondes de France Musique et capitaine de l’émission Open Jazz. Devant une salle pleine, il raconte John Zorn, compositeur de la scène avant-gardiste new-yorkaise, aussi prolifique qu’insaisissable.
Un hommage. Un portrait. Une rencontre. Zorn, saxophoniste et compositeur new-yorkais, demeure la figure tutélaire et dérangeante d’une scène expérimentale qui fracasse les lignes depuis les années 1980. Radical jusque dans ses silences, provocateur exigeant dans ses choix, Zorn compose pour faire vaciller, agite pour donner à sentir tout le spectre des émotions humaines : de la grâce la plus nue jusqu’à l’insoutenable, nécessaire pour évoquer l’indicible. Et ce jour-là, 9 novembre 2025, anniversaire d’un autre 9 novembre — celui de 1938, nuit de l’infamie (Kristallnacht, synonyme du basculement dans l’horreur en cette nuit du 9 au 10 novembre avec le massacre de la population juive d’Allemagne déclenché par les dirigeants nazis) —, coïncidence ou résonance, Alex Dutilh nous fait entendre 20 secondes d’un bruit insoutenable à écouter, précisément pour interroger l’histoire : Kristallnacht, un album de John Zorn, 1983. La musique comme mémoire, le cri pour rappeler les silences de l’histoire. 20 secondes ce soir, “Zorn imposait trois longues minutes dans ses concerts pour que le public ressente”, nous raconte Dutilh. Éprouver pour comprendre, voilà le message de Zorn. Evoquant ses grands cycles, – Masada, Bagatelles – et la façon dont Zorn a su conjuguer les langages du jazz, du klezmer, du rock et de la musique contemporaine, Dutilh nous confie les grandes influences musicales et artistiques de Zorn : du jazz des années 50, d’Ornette Coleman à la musique hardcore avec l’utilisation de voix saturées grâce à l’incroyable beatboxer Mike Patton, de la musique folklorique klezmer, mais aussi sur un plan littéraire, de Marguerite Duras, Jean Genet ou Antonin Artaud. À travers des extraits très bien choisis, le journaliste illustre cette œuvre foisonnante : trios de jazz, ensembles de cordes, musiques de films ou projets plus radicaux comme Painkiller et Moonchild. John Zorn est fou dans sa capacité créative, rigoureux mais libre, capable d’allier un travail acharné de recherche musicale et une énergie vitale brute. Mention spéciale pour un morceau magnifique de The Dreamers, «Les larmes oubliées», de la «surf music» selon Zorn, mais surtout de la poésie. «J’aimerais que l’on joue ce morceau à mon enterrement», nous confie en souriant Alex Dutilh. Le conférencier, à la générosité rare, a aussi rappelé l’importance du label Tzadik fondé par Zorn (qui fera l’objet d’une autre conférence à l’ECUJE sur la Radical Jewish Culture le 8 férvier 2026) qui compte aujourd’hui plus de 800 disques. Une aventure indépendante, financée par les concerts et entièrement réinvestie dans la production musicale.
Depuis plusieurs années, l’ECUJE Jazz associe concerts et rencontres autour des musiciens. Cette série de conférences s’ajoute à présent au programme. Le choix de parler de John Zorn n’est pas anodin : ses compositions puisent dans des sources musicales et spirituelles juives tout en s’inscrivant dans une modernité radicale. L’occasion de créer un espace de dialogue et de mélange des cultures autour de la musique, entre tradition et modernité radicale, entre musique folklorique klezmer et musique d’avant-garde, parfaitement dans la lignée de pensée de l’ECUJE. Pour finir cette soirée chaleureuse, Alex Dutilh nous informe que Zorn vient de sortir un nouvel album, Nocturnes, enregistré avec le trio Brian Marcella, Jorge Roeder, Ches Smith. Un disque délicat, épuré, entre classique , jazz et surprises contemporaines, reflet d’un compositeur qui continue d’écrire et d’expérimenter à un rythme impressionnant.
Pour en savoir plus :https://www.ecuje.fr/jazz-a-lecuje/
Les films de Mathieu Amalric sur John Zorn : Zorn I,II, III
Visuel : Ecuje