La publication de près de trois millions de pages de documents judiciaires par la justice américaine, fin janvier 2026, a ravivé l’affaire Jeffrey Epstein, financier américain mort en prison en 2019 alors qu’il était poursuivi pour trafic sexuel de mineures. Ces archives, issues de procédures civiles, ne constituent pas des preuves pénales en soi, mais exposent un vaste réseau de relations sociales, culturelles et politiques entretenues par Epstein pendant des années. Parmi les personnalités citées figurent plusieurs noms français issus du monde de la culture.
Condamné une première fois en 2008 pour avoir eu recours à des prostituées mineures, Epstein avait pourtant continué à fréquenter des cercles artistiques et intellectuels internationaux jusqu’à son arrestation en 2019. Sa stratégie reposait sur une image de mécène cultivé, passionné d’art, de musique et de cinéma. Cette façade explique pourquoi des personnalités culturelles affirment aujourd’hui l’avoir côtoyé sans connaître la réalité de ses crimes.
Le chef d’orchestre français Frédéric Chaslin apparaît dans les dossiers à travers un échange de mails datant de 2013. Il y évoquait avoir « trouvé une fille formidable » pour Epstein lors d’un séjour à Paris. Une formule qui a suscité de vives réactions.
Chaslin dément toute implication douteuse et affirme qu’il s’agissait uniquement de recommander une interprète pour des visites de musées. Il parle de « phrases sorties de leur contexte » et assure que la jeune femme mentionnée n’a jamais rencontré Epstein, tout en exprimant sa solidarité avec les victimes.
L’ancien ministre de la Culture Jack Lang est lui aussi cité dans les documents. Il reconnaît avoir rencontré Epstein par l’intermédiaire de Woody Allen et le décrit comme un homme « passionné par l’art et la culture ». Il assure n’avoir jamais su qu’il était impliqué dans un réseau criminel et affirme qu’aucun financement provenant d’Epstein n’a bénéficié à l’Institut du monde arabe, qu’il préside toujours.
Son nom apparaît notamment dans les statuts d’une société liée au financier américain, ce qu’il qualifie de « présence par hasard » et sans retombée financière personnelle.
La fille de Jack Lang, Caroline Lang, a annoncé sa démission du Syndicat de la production indépendante après une enquête publiée par Mediapart. Les documents révèlent qu’elle avait fondé en 2016 une société offshore avec Epstein, destinée selon elle à constituer un fonds légal pour l’acquisition d’œuvres d’art.
Elle affirme n’avoir perçu aucun bénéfice et s’être retirée de toute fonction dès la révélation publique des agissements criminels du financier.
Ces révélations posent une question centrale pour le monde culturel : jusqu’où peut-on dissocier la figure du mécène de celle du criminel ? Les personnes citées n’ont, à ce stade, fait l’objet d’aucune mise en cause judiciaire. Mais l’affaire met en lumière la facilité avec laquelle Epstein a intégré des réseaux artistiques et intellectuels en se présentant comme un simple amateur d’art.
Pour un journal culturel, l’enjeu dépasse le fait divers : il interroge les mécanismes de prestige, de pouvoir symbolique et de fascination pour les grandes fortunes. L’affaire Epstein rappelle que la culture, loin d’être un sanctuaire moral, peut aussi devenir un espace de légitimation sociale pour des figures dont la réalité était, elle, profondément criminelle.
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